26/08/2010

Taguieff (further)

CHAPITRE 14 Explication fonctionnelle de l'antisionisme radical : du monde arabo-musulman à la dictature iranienne

 

(p.396) En 2002, un rapport sur le développement humain dans le monde arabe, rédigé par un comité d'intellec­tuels arabes et publié sous l'égide des Nations unies, a mis en évidence un certain nombre de faits d'ordre comparatif illustrant divers aspects du sous-développement dans les pays arabo-musulmans, qu'il s'agisse de la vie culturelle, de la recherche scientifique ou des performances économiques2. Les populations arabo-musulmanes sont, en conséquence, dans une situa­tion de frustration permanente, l'absence de toute perspective d'amélio­ration produisant une amertume et un ressentiment de masse, qui s'expri­ment et s'affichent en tant qu'« humiliation ». Dans ces conditions, l'islam reste la seule consolation, tandis que l'accusation des prétendus respon­sables extérieurs de tout ce qui ne va pas, l'Amérique et Israël, permet de canaliser le sentiment de révolte et la volonté de vengeance. Tout se passe comme si les passions antiaméricaines et antijuives, sans cesse réalimentées, constituaient, dans ces pays, un mode de réduction des tensions sociales, voire un mode de régulation de la cohésion sociale. Il s'ensuit que P« anti- ' sionisme », ciment du consensus fabriqué par les propagandistes d'État comme par les prédicateurs islamistes, remplit une fonction indispensable dans ces pays : il fait partie de l'art de gouverner.

 

(p.398) Ce que le journaliste, politologue et historien libanais Samir Kassir, assassiné en juin 20058, appelait le « malheur arabe » ne tient pas seule­ment au fort taux d'analphabétisme observable dans les sociétés arabes, aux inégalités socio-économiques qu'on y constate (les écarts y sont criants entre les immensément riches et les désespérément pauvres), à la condition inférieure de la femme (par ailleurs victime de traitements indignes, voire criminels)9, à la surpopulation des villes et à la désertification des provinces, aux régimes despotiques qui gouvernent par la terreur et la (p.399) manipulation des masses ; il tient encore et surtout au sentiment général que « l'avenir est obstrué », plus précisément qu'il ne se dessine guère que dans un millénarisme morbide fondé sur le culte de la mort et l'exaltation de la figure de Yistichhadi (« celui qui demande le martyre »)10. Le monde arabe, n'hésite pas à affirmer Samir Kassir dans son essai percutant paru en 2004, est « la région de la planète où l'homme a. aujourd'hui le moins de chances d'épanouissement. Et d'ajouter : « À plus forte raison la femme11. » C'est de ce monde désespérant que proviennent les passions négatives et les délires accusatoires les plus déchaînés contre les démo­craties respectivement américaine et israélienne. À son malheur sans issue imaginable, le monde arabo-musulman ajoute la haine et le ressentiment, l'appel à la violence sanguinaire et la fuite dans le mythe d'une purification par le massacre des « ennemis ». L'antisionisme démonologique structure l'imaginaire arabo-musulman et remplit une fonction de diversion qu'aucun autre mythe politique n'est susceptible de remplir. Voilà qui interdit tout optimisme irénique.

En tant que témoin privilégié, la psychologue américaine d'origine syrienne Wafa Sultan voit dans l'islam, à la fois système de croyances (religion proprement dite) et conception normative de l'ordre social et politique, la cause principale du « malheur arabe », pensé ordinairement en termes de « retard » ou de « stagnation » : « Choisissez un pays musulman. N'importe lequel. Qu'y observez-vous ? Rien, si ce n'est ce retard, la pauvreté, la dictature, l'ignorance, la maladie. (...) Pourquoi? Nos vies dans le monde musulman sont le produit des enseignements islamiques, car nos vies sont ce que sont nos croyances. Vous ne pouvez pas améliorer votre vie tant que vous ne voulez pas améliorer vos croyances. Votre situation réelle résulte de vos comportements qui sont liés à vos croyances. Donc, pour changer votre situation, vous devez changer vos comporte­ments, et donc vos croyances12. »

D'après un rapport de l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences (ALECSO), le tiers du monde arabe est analphabète : sur 335 millions de personnes, environ 99,5 millions sont analphabètes13. Au-delà du monde arabo-musulman, c'est le monde musulman dans son ensemble qui fait problème. Si l'on privilégie ainsi les causes culturelles du triste état dans lequel se trouvent les sociétés musulmanes, privées de liberté et sans perspectives d'avenir, alors il faut chercher une solution soit dans un abandon de l'islam, jugé irréformable, soit dans une révision radi­cale de ses enseignements, tâche difficile qui, pour s'accomplir, demandera autant de courage et d'inventivité que de temps. Dans l'hypothèse la plus optimiste, la sortie du tunnel ne pourra se faire qu'à long terme. Ce qui nous ramène à un certain pessimisme, aussi nuancé soit-il.                         J

Le couple formé par les dictateurs-démagogues et les masses asservies-endoctrinées domine le monde arabo-musulman, et favorise l'auto-enfermement dans des prisons mythopolitiques : la persistance dans la voie stérile du ressentiment (« Qui nous a fait ça ? », « C'est la faute de... »), le refuge dans la vision du complot (aujourd'hui « américano-sioniste »), la stase complaisante dans la victimisation (« Nous, Arabes et musulmans, sommes agressés et humiliés par des étrangers, des mécréants, etc. »), (p.400) l'instrumentalisation cynique de la cause palestinienne, sans que soit fait le moindre effort en vue de trouver une solution au conflit israélo-palestinien. Maxime Rodinson a caractérisé cette disposition d'esprit comme l'expression d'une « culture du ressentiment », qui fait aujourd'hui couple avec la culpabilité d'un Occident chrétien saisi par la repentance14. À vrai dire, ce mélange de faillite, de sentiment d'humiliation et de fort ressentiment contre l'ex-colonisteur ou les « puissances impérialistes » se rencontre dans la plupart des États postcoloniaux du Maghreb et d'Afrique subsaharienne15. Il semble que l'islam constitue dans cette pathologie sociale un facteur aggravant, qui stimule les tendances paranoïaques et alimente l'imaginaire du complot. En 2001, l'islamologue français dessine ainsi le visage de cette culture musulmane devenue folle : « L'islam d'aujourd'hui se pose, plus que comme un message de vérité, comme un parti idéologique attaqué de tous côtés, comme un bloc de "damnés de la terre", comme une forteresse assiégée, ou une patrie menacée. Ceux qui doutent de son message ne sont pas, dès lors, des esprits dans l'erreur. Essentiellement, ce sont des ennemis et des traîtres16. » L'argument de l'« humiliation », utilisé d'une façon globalisante pour désigner à la fois l'effet produit par les défaites militaires des pays arabes et l'atteinte morale provoquée par le sentiment d'un outrage frappant l'islam, est particulière­ment efficace pour toucher les milieux populaires : il permet de désigner une cause extérieure, immédiatement identifiable (Israël, l'Amérique ou l'Occident), des malheurs subis ou de la détresse vécue. C'est pourquoi l'imaginaire de l'« humiliation » (ihâna) est massivement orchestré par les divers courants de l'islam politique autant que par les propagandes étati­ques. Le psychanalyste Fethi Benslama donne une analyse éclairante de cette machine à engendrer de l'illusion dans le monde musulman : « La notion d'ihâna en langue arabe désigne précisément le mépris envers un être qui pèse peu de poids, qui ne compte pas. Dans la majeure partie du monde arabe, outre la pauvreté, voire le dénuement, les gens sont dépos­sédés de toute responsabilité, de toute possibilité d'action et infantilisés. (...) Ce qu'on appelle "humiliation" correspond donc à une situation réelle de mépris et d'insignifiance de l'humain dans ce monde (...). Le discours islamiste exploite cette réalité en l'inscrivant dans des matrices théologico-politiques simples et en l'accréditant auprès de masses assoiffées de dignité. (...) Les islamistes ont usé d'une arme puissante : la construc­tion d'un mythe identitaire qui prétend restaurer la dignité des masses musulmanes17. » Cet état d'esprit et son exploitation politico-religieuse sont loin de caractériser le seul monde arabo-mulsulman sunnite. Il est tout autant présent dans le chiisme à l'iranienne. L'ayatollah Khomeiny inscrivait ce thème d'accusation porté par le ressentiment et la victimisa-tion chimérique dans une vision conspirationniste : « Les Juifs, l'Amérique et Israël cherchent à nous enfermer et à nous tuer, à nous sacrifier18. »

 

 

6e partie La France dans la tourmente

 

(p.420) En 2006, Ken Livingstone, pour avoir proféré des injures antisémites à un journaliste d'origine juive, s'est vu suspendu de son mandat de maire pendant un mois. L'islamophilie de « Ken le rouge », qui va jusqu'à l'isla-mismophilie, pourrait n'être elle-même qu'un symptôme d'une passion négative si forte qu'elle ne peut qu'être tenue secrète, et ne se révéler qu'à travers des lapsus ou à l'occasion de moments de colère. D'autres exemples de dérives judéophobes montrent que la complaisance à l'égard du fonda­mentalisme islamique peut devenir connivence, voire complicité.

Les convergences entre Qaradhawi et Livingstone, deux personnages publics dotés d'une grande influence, montrent que l'islamo-gauchisme ne se réduit pas à un phénomène marginal. Ces convergences, qui peuvent déboucher sur des alliances, se fondent sur une dénonciation obsession­nelle de « l'islamophobie ». Or, en Europe, le parti anti-islamophobe est sorti des frontières de l'espace des discours pour passer dans le champ des pratiques criminelles. L'assassinat sauvage pour péché d'islamophobie, le 2 novembre 2004 à Amsterdam, du cinéaste et chroniqueur Théo Van Gogh, ennemi déclaré de l'islamisme, montre que les propos incendiaires des prédicateurs islamistes et des militants « antiracistes » appelant à la chasse aux « islamophobes » peuvent être suivis de passages à l'acte dans un pays européen. Car l'assassin de Théo Van Gogh, Mohammed Bouyeri, âgé de 26 ans en 2004, né aux Pays-Bas mais possédant la double natio­nalité néerlandaise et marocaine, appartenait à un groupe islamiste orga­nisé, d'obédience salafiste47, qui projetait de commettre d'autres assassinats politico-religieux, dont celui d'une jeune députée libérale d'origine soma-lienne, Ayaan Hirsi Ali, réfugiée aux Pays-Bas en 1992 pour échapper à un mariage forcé, et connue pour ses critiques du fondamentalisme islamique48. Il n'est pas exclu que Bouyeri, qui portait sur lui son testa­ment de « martyr », ait agi en vertu d'une fatwa provenant d'un imam radical. C'est à la mosquée Al-Tawhid (Amsterdam), liée au mouvement Tabligh et connue pour les prêches virulents de son imam Mahmoud El-Shershaby, que Bouyeri semble avoir été endoctriné. Le document accroché par l'assassin à un poignard planté dans le ventre du cinéaste, tué de plusieurs coups de revolver puis égorgé d'une oreille à l'autre, était une lettre de menace adressée à Ayan Hirsi Ali. Selon ce texte, la jeune élue était une « soldate du mal » ayant « tourné le dos à la Vérité », une « men­teuse » qui allait « se briser en mille morceaux contre l'islam », et devait être tuée puisqu'elle s'était ralliée aux « ennemis de l'islam49 ». C'est elle, en effet, qui avait demandé à Van Gogh de réaliser le court-métrage Submission Part I, lequel, diffusé en septembre 2004 par la télévision (p.421) néerlandaise, dénonçait les violences faites aux femmes par l'islam radical. On trouvait également dans le document laissé par l'assassin des menaces visant les « maîtres juifs » de la chambre des députés, le maire d'Amsterdam Job Cohen et le président du Parti de la Liberté et de la Démocratie (VVD) - auquel Hirsi Ali s'était ralliée -, Jozias Van Aartsen, quant à lui nullement d'origine juive.                                                                     

La société multiculturelle qu'est la société néerlandaise, qui se veut > « ouverte » et « tolérante », s'est révélée particulièrement perméable aux infiltrations islamistes et, en conséquence, dangereuse pour les mal­pensants osant transgresser les règles de l'islamiquement correct50. L'angé-lisme peut frayer en silence la voie à la barbarie. L'islamisation de l'Europe passe par l'exploitation des failles du pluralisme libéral51. Van Gogh ache­vait un film sur la vie du leader populiste Pim Fortuyn, lui aussi ennemi déclaré de l'islamisme et hostile à une immigration non contrôlée, qui a été assassiné par un illuminé écolo-gauchiste le 6 mai 2002, à Hilversum (Pays-Bas)52. Le meurtre islamiste du cinéaste Van Gogh a provoqué une brutale mais salutaire prise de conscience, chez les Européens de l'Ouest, de la vulnérabilité de leurs sociétés pluralistes, confrontées à la nouvelle menace interne qu'incarnant les réseaux islamo-terroristes circulant librement dans l'espace de Schengen53. Aux Pays-Bas comme en Grande-Bretagne, la vision angélique du multiculturalisme, masquant la réalité d'un « développement séparés » des « communautés », a fait place à un examen critique fondé sur une expérience malheureuse : une société ayant institutionnalisé le multiculturalisme constitue une structure d'accueil et un terrain particulièrement favorables pour le développement de l'isla­misme, en particulier dans sa variante jihadiste54. Mais tous les yeux ne se sont pas ouverts. L'acte de pointer une menace réelle telle que la menace islamiste, même après le 11 septembre 2001, demeure suspect aux yeux de ceux qui, dans l'espace public européen, veulent dormir tranquilles sous la voûte du « politiquement correct ». C'est ce qu'attesté l'acte de censure qui a visé, au printemps 2005, la projection du film Submission en Italie, au festival de Locarno. Théo Van Gogh, victime du premier assassinat en Europe pour péché d'islamophobie, faisait encore peur six mois après sa mort. Les organisateurs du festival disaient vouloir éviter de provoquer un nouvel assassinat ! Cette censure idéologique révèle l'esprit de démission qui menace l'Europe.                                                                             

 

Mais il y a plus grave. L'esprit de démission peut se transformer en 1 esprit de soumission, voire de collaboration avec l'ennemi islamiste déclaré, pour peu que ce dernier prenne des gants et sache se travestir en personnage respectable. C'est la stratégie suivie par un Tariq Ramadan, d'abord en Suisse - où son père Saïd Ramadan (le gendre du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna), bénéficiant d'un soutien financier de l'Arabie Saoudite, a créé en 1961 le Centre islamique de Genève -, puis en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas55. L'islamologue supposé qu'est Tariq Ramadan ne cache pas que sa principale préoccupation est de lutter contre « l'islamophobie » ou, comme il croit devoir le préciser, contre « ce que certains sociologues britanniques appellent le "racisme anti­musulman"56 ».

(p.422) La différence de traitement entre ce prédicateur islamiste et la mili­tante anti-islamiste Ayaan Hirsi Ali est emblématique de l'aveuglement des élites politiques et intellectuelles des pays dont le muticulturalisme a considérablement affaibli la capacité politique fondamentale de distinguer entre ami et ennemi. Bien qu'élue du WD, parti néerlandais de centre droit, Ayaan Hirsi Ali a été poussée par une campagne de diffamation à quitter les Pays-Bas pour les États-Unis où, en tant que « condamnée à mort » par les milieux islamistes, elle a continué de bénéficier d'une pro­tection policière, avant d'en être privée par décision des autorités néerlan­daises en 2007. Alors même que cette femme courageuse était abandonnée à son sort par l'Etat néerlandais, le prédicateur islamiste Tariq Ramadan était accueilli comme professeur invité à l'Université Erasmus de Rotterdam, pour traiter du thème « Citoyenneté et Identité », avant de se voir offrir, le 9 novembre 2007, une chaire d'enseignement à l'Université de Leyde (Leiden). On lui proposait d'occuper la chaire d'Études islamiques, financée par le sultanat d'Oman, considéré comme une « dictature islamo-fasciste », à hauteur de 2,5 millions d'euros59. Une chaire que l'habile pré­dicateur n'aurait pas manqué de transformer en relais d'une propagande « poliment fondamentaliste60 ». Face aux vives réactions critiques déclen­chées aux Pays-Bas par sa nomination, Ramadan a renoncé prudemment à occuper cette chaire. Senior Research Fellow à l'Université d'Oxford, ce refus ne le condamne pas au chômage.

En février 2008, le « professeur » Ramadan a appelé au boycottage du Salon du livre de Turin (8-12 mai 2008), dont Israël, qui fêtait ses soixante ans, était l'invité d'honneur.

 

(p.428) C'est dans cette perspective qu'a été lancée début mai 2004, en vue des élections européennes du 13 juin 2004, la liste Euro-Palestine en Ile-de-France, ayant pour tout programme la mise au ban d'Israël9 et affichant Dieudonné en seconde position, occasion pour l'humoriste de dénoncer « "l'axe glouton" (américano-sioniste) » - Christophe Oberlin, militant pro-palestinien proche des communistes, et Olivia Zemor, présidente de la CAPJPO, y figuraient respectivement en première et troisième positions10. Cette liste a certes obtenu seulement 1,83 % des suffrages en Île-de-France, mais elle a réalisé de véritables « percées » dans de nombreuses communes à forte population issue de l'immigration : 10,75 % à Garges-lès-Gonesse, 8,15 % à Villetaneuse, 6,73 % à Bobigny, 6,47 % à Villepinte, 6,08 % à Clichy-sous-Bois, 6 % à Mantes-la-jolie11. D'où aussi l'annonce provocatrice par Dieudonné, lors d'une conférence de presse organisée le 2 juillet 2004, de la création d'un Conseil représentatif des Institutions noires de France d'ici janvier 2005 (avec l'appui d'une quinzaine d'asso­ciations afro-antillaises), visant à institutionnaliser une alliance entre Noirs et Arabes - victimes supposées des « Juifs sionistes » -, avec ce commen­taire : « Ce sont les Noirs et les Arabes qui vont sauver la République et, en face, on a un système de donneurs de leçons » (référence aux « amis de l'apartheid » ou des « mouvements extrémistes sionistes », étant entendu que « le sionisme est une secte »). Cette incitation à la concurrence hai­neuse entre « communautés » fait système avec les campagnes en faveur de la « discrimination positive », des « réparations » dues aux descendants des esclaves africains-noirs et de la « visibilité » (politique et médiatique) des élites d'origine africaine. Il y a là une racialisation conflictuelle des rapports sociaux, sur le modèle anglo-saxon, qui risque de détruire les fondements du civisme républicain à la française.

Le paradoxe involontairement comique des postures de Dieudonné tient à ce qu'il est devenu un agitateur communautariste tout en conti­nuant de dénoncer le « communautarisme12 », mais seulement du côté juif! Il va de soi que, chez Dieudonné, la critique du communautarisme relève de la pose, et n'est qu'une manière de justifier sa virulente critique de ce qu'il appelle le  « lobby sioniste ». Le 2 juillet 2004, le président du CRIF a ainsi été criminalisé par Dieudonné : « Roger Cukierman prône la haine et les valeurs mafieuses communautaires. » En direct sur Beur FM, le 28 mars 2005, en principe pour faire la promotion de son dernier spectacle, Dieudonné a réitéré ses attaques : «Je pense qu'il y a un cancer, c'est les communautarismes, qui est orchestré, organisé par une association comme le CRIF qui est une association ultra-communautaire. Ils ont appelé au boycott de mon spectacle. Je suis dans le collimateur de ce M. Cukierman que je n'ai jamais vu. D'ailleurs invitez-le, moi je veux bien que l'on discute avec M. Cukierman. Quel est son projet ? Organiser une vaste ratonnade contre les Noirs et les Arabes ? C'est cela son véritable projet ? Diviser la France pour je ne sais pas quoi, et pour servir les intérêts d'un autre pays13 ? »

La dénonciation du « communautarisme juif » est devenue récurrente dans le discours « antisioniste » contemporain, marquant l'émergence d'une variante du vieux thème d'accusation de « solidarité juive », (…).

 

(p.433) C'est en novembre 2006 que Dieudonné et son ami Alain Soral commencent à se rapprocher publiquement du Front national. L'ex-antilepéniste et l'ex-communiste inauguraient ainsi leur nouvelle carrière de transfuges28. Le 11 novembre 2006, en compagnie de Soral, Dieudonné se rend à la fête annuelle des Bleu-Blanc-Rouge (BBR) du Front national, au Bourget, et y échange une poignée de main avec Le Pen, l'invitant à son spectacle. Le 13 novembre, questionné par Michel Field sur LCI, l'humoriste déclare qu'il faut « cesser de dire que cet homme-là [Le Penl est le diable29 ». En décembre 2006, on assiste au déplacement en masse des principaux responsables du Front national, Bruno Gollnisch, Jean-Michel Dubois et Farid Smahi, accompagnés de Jany Le Pen, au spectacle de l'humoriste, « Dépôt de bilan », au Zénith de Paris30. Dès l'automne 2005, Soral était présent dans l'équipe de campagne du Front national. Mais son ralliement au parti lepéniste ne sera rendu public que le 29 novembre 2006, dans un entretien diffusé sur le Web. Le 18 novembre 2007, le jour de sa réélection à la présidence du Front national, Le Pen nomme Soral membre du Comité central de son parti. L'ami de Dieudonné, et « son inspirateur sur la question juive31 », est devenu l'ami de Le Pen, et son « nègre ». Ce que Le Pen n'ose plus dire tout haut Dieudonné et Soral le disent à sa place. Il en va ainsi de la dénonciation du « communautarisme judéo-sioniste32 ».

 

(p.436) Le fait que les pouvoirs publics aient tardé à reconnaître la réalité de ces violences a provoqué un grand désarroi chez beaucoup de Français juifs : d'octobre 2000 à mars 2002, les leaders de gauche et de droite, pour la plupart, ont, en effet, choisi de garder le silence, de minimiser ou de relativiser les incidents antijuifs. Certains d'entre eux les ont niés sans vergogne. La reconnaissance publique de la gravité des faits, par les plus hautes autorités de l'État, ne s'est produite que le 31 mars et le 1er avril 2002, après que trois synagogues ont été incendiées ou vandalisées durant le week-end de Pâques. Mais, depuis l'automne 2000, la multiplication des petits incidents antijuifs dans certains quartiers et certaines banlieues pro­duisait un climat détestable et nourrissait des inquiétudes fusionnant avec celles engendrées par les attentats meurtriers dus au terrorisme islamiste planétaire. D'où le profond malaise des Juifs de France, dont témoigne en particulier l'augmentation notable des départs à l'étranger de 2002 à 2005 : environ 5 000 Juifs auraient quitté la France en 2002, la moitié d'entre eux pour s'installer en Israël. Plus précisément, selon les chiffres commu­niqués par l'Agence juive, le nombre des Juifs de France qui ont fait leur aliyah est passé de 1 000 environ en 2001 à 2 566 en 2002, puis à 2 133 en 2003. Au cours du premier semestre 2004, 685 Juifs de France se seraient installés en Israël, contre 544 pour la même période en 200339. Dans les neuf premiers mois de 2004, marqués par une intensification des violences antijuives, Y aliyah des Juifs de France a progressé de 18 % par rapport à la même période l'année précédente40. Rappelons qu'à la fin des années 1990, les Juifs de France étaient moins de 1 000 par an à partir (p.437) pour s'installer en Israël41. Le Salon de l'aliyah, tenu à Paris le 2 mai 2004, a été visité par 5 000 personnes. Deux séries de motivations doivent être prises en compte pour comprendre les départs vers Israël : d'une part, l'inquiétude devant la montée de la judéophobie dans certains secteurs de la société française, et, d'autre part, le désir des émigrants juifs de réaliser leur idéal sioniste ou d'« assurer l'éducation et l'avenir de leurs enfants dans un cadre juif42 ». D'autres Français juifs vivant dans des banlieues où ils se sentent en danger les quittent pour habiter dans des quartiers supposés plus accueillants. Plus de 16 000 Juifs auraient ainsi quitté les banlieues nord de Paris depuis 2001.

 

(…) L'État-providence ne sait guère résister, à l'âge de la démocratie d'opinion, à la tentation forte de dériver vers une « République des victimes » ou des communautés victimaires, dont les revendications croissantes montrent qu'elles sont à la fois irresponsables et insatiables dans leur exigence de repentance43. Le psychanalyste Michel Schneider caractérise et stigmatise ce processus comme la « dérive mater­nelle » d'un État bienveillant qui, cherchant à faire le bonheur de ses citoyens, tend à renoncer à ses « fonctions masculines » pour étouffer sous ses caresses démagogiques des citoyens maintenus dans la dépendance, infantilisés, déresponsabilisés44. Si l'avenir de la France est préfïgurable par l'affrontement indéfini de minorités exclusivistes, dénué du moindre sens de la communauté de destin et de responsabilité constituant la nation républicaine, sous le regard tutélaire d'un pouvoir « doux » et impuissant, alors on a de bonnes raisons de perdre le goût de l'avenir.

 

(p.439) Un facteur important de cette vague judéophobe a été l’islamisation ou la réislamisation d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration. C’est ce que met en évidence une étude détaillée sur les Français issus de (p.440) l'immigration maghrébine, africaine et turque, réalisée par deux cher­cheurs du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), Syl­vain Brouard et Vincent Tiberj : Français comme les autres ? Enquête sur te citoyens d'origine maghrébine, africaine et turque1. Cette étude a le mérite df fournir des données chiffrées sur l'influence de l'islam dans ce qu'on appelle « l'intégration » (aussi bien sociale que politique) et, plus particu lièrement, sur la corrélation entre pratique de l'islam et sentiment1; antijuifs4. Les 1 003 personnes de plus de 18 ans de l'échantillon représen­tatif appelé « RAPFI » viennent majoritairement des classes populaires et votent largement à gauche (63 %). Dans deux domaines, la pratique de l'islam marque un véritable clivage : les mœurs et les préjugés (ou les stéréotypes) antijuifs. Alors que ces nouveaux Français sont plus jeunes, en moyenne plus diplômés et plus à gauche que le reste de la population5, ils se montrent plus conservateurs en matière de moeurs^. Ils sont par exemple 39 % à condamner l'homosexualité (contre 21 % des Français). Ils sont 43 % (contre 26 %) à approuver des horaires séparés pour les femmes dans les piscines et encore 32 % (contre 8 %) à exiger la virginité avant le mariage7. Le décalage est d'autant plus frappant qu'il s'accroît parmi les jeunes générations. Alors que seulement 3 % des Français de 18 à 31 ans donnent des réponses qui les classent comme « conservateurs », ils sont 37 % parmi ceux qui sont issus de ces immigrations (39 % parmi les 18-24 ans et 35 % parmi les 25-31 ans)8. Ce rigorisme, essentiellement porté par les jeunes hommes musulmans, se heurte au désir d'émancipation des femmes musulmanes de leur âge, beaucoup plus permissives. Ce qui explique les tensions observées ces dernières années. Aujourd'hui, près de 59 % des descendants de Turcs, Africains ou Maghrébins se disent musulmans, 13 % catholiques, 2 % protestants, et 20 % sans religion9 ; 22 % des musulmans pratiquent régulièrement, contre 18 % dans les autres religions10.

 

(p.441) Une nouvelle forme d’antijudaïsme religieux, disctincte de la forme chérétienne traditionnelle, a pris racine en France avec l’installation d’une immigration de masse de culture musulmane.

 

(p.442) Le contraste est frappant entre l'antiracisme d'État qui ne cesse de se manifester dans l'espace public par des indignations ou des condamnations solennelles et la réalité sociale des violences (physiques ou symboliques) visant notamment des Juifs. L'antiracisme officiel tend à méconnaître la spécificité des violences judéophobes en les diluant dans un cocktail dont la formule militante est standardisée : « contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie », mélange auquel peuvent s'ajouter « l'intolérance », « l'homophobie » ou les « violences intercommunautaires ». Cette dernière expression, fort répandue, n'en est pas moins trompeuse, car, ainsi que nous l'avons déjà souligné, il n'y a nulle symétrie dans les agressions : alors que des groupes déjeunes (Français ou étrangers) issus de l'immigration se sont attaqués à des synagogues ou à des écoles juives, aucun groupe de jeunes Français juifs n'a incendié une mosquée, ni agressé une jeune fille maghrébine (ou une musulmane) en tant que telle.

 

(p.444) Mais il convient aussi de prendre en compte un facteur politique étrangement méconnu, peut-être parce qu'il constitue une exception nationale gênante, qui ne saurait être totalement assumée : l'existence d'un antisionisme d'Etat, ou plus précisément d'un parti pris anti-israélien large­ment partagé par les élites administratives de gauche et de droite. Cette israélophobie institutionnelle, dont l'intensité ne peut être comparée qu'aux expressions les plus fortes de l'antiaméricanisme dans certaines conjonctures (par exemple, celle de la seconde guerre d'Irak), s'est mise en place au cours des années 1960 et 1970. Jusqu'à l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, Israël a été en permanence dénoncé ou condamné avec indignation par les plus hauts dirigeants poli­tiques français (à quelques exceptions près), sur ce seul point en parfaite consonance avec la plupart des médias. Cette vulgate anti-israélienne allait de pair avec un pro-arabisme d'État. Tel aura été l'ultime héritage de la « politique arabe de la France » définie par le général de Gaulle entre 1962 et 1967, qui a longtemps déterminé les orientations du Quai d'Orsay.

(p.445)

Certes, l'État français reconnaissait l'existence de l'État d'Israël, mais cette reconnaissance formelle était régulièrement relativisée, voire annulée, par les critiques systématiques dont la politique israélienne, quelle qu'elle fût, faisait l'objet, dans le cadre d'une diplomatie globalement favorable aux pays arabes et particulièrement complaisante à l'égard du nationalisme palestinien29. Non sans tomber parfois dans l'israélophobie énoncée sans fard, sur le mode rendu célèbre en 2001 par un ancien porte-parole du Quai d'Orsay devenu ambassadeur de France, Daniel Bernard, qui, rappelons-le, après avoir stigmatisé Israël comme un « petit pays de merde »v l'a accusé de conduire à une éventuelle « troisième guerre mon­diale ». À quoi il faut ajouter que, dans un contexte où l'autorité de Yasser Arafat était contestée par un nombre croissant de responsables palestiniens, la France s'est singularisée en continuant de reconnaître une légitimité et une représentativité à l'autocrate corrompu et corrupteur, déclaré officiel­lement mort le 11 novembre 2004. De la part des autorités politiques françaises, nulle déclaration officielle n'est venue démentir la rumeur d'un empoisonnement du leader palestinien par les Israéliens, rumeur antijuive traditionnelle réactivée qui, lancée par divers propagandistes sur les territoires palestiniens et entretenue en France par Leïla Shahid (la repré­sentante dans l'Hexagone de l'Autorité palestinienne)30, s'est largement répandue dans l'ensemble du monde arabo-musulman. Par ailleurs, à propos de la « barrière de sécurité », ne peut-on reconnaître la légitimité des mesures d'autodéfense prises par un État de droit pour protéger ses citoyens d'un terrorisme qui ne recule devant aucune pratique meurtrière, recourant le plus souvent aux « bombes humaines » ? On constate un parti pris anti-israélien dans les prises de position de nombreux leaders politi­ques français, en accord sur ce point avec leurs homologues européens. Le parti pris israélophobe s'est manifesté en 2003-2004 par les condamnations hyperboliques qui ont visé la construction de la « barrière de sécurité » anti­terroriste, assimilée abusivement au « mur de la honte » de l'ex-Allemagne de l'Est communiste ou à un symbole du système de l'apartheid. Deux poids, deux mesures, principe qu'on peut illustrer par un complexe de jugements devenu ordinaire : condamner de façon hyperbolique un « mur » dont le principe est pourtant facilement compréhensible (protéger les civils israéliens des actions terroristes), tout en montrant une compréhension mêlée de complaisance à l'égard des « bombes humaines » (présentées comme des « victimes de l'oppression israélienne » mues par le « désespoir ») et en restant silencieux sur les victimes civiles israéliennes.

Ce qu'on a appelé l'« affaire Al-Manar », c'est-à-dire le scandale déclenché par l'autorisation d'émettre - sous certaines conditions -accordée le 19 novembre 2004 par le CSA (Conseil supérieur de l'audio­visuel) à la chaîne du Hezbollah libanais, a joué le rôle d'un révélateur11. On sait que la chaîne Al-Manar diffuse des émissions à forte teneur anti­juive, qu'elle fait l'apologie des actions terroristes anti-israéliennes, notam­ment des attentats commis par des « bombes humaines » tuant des civils, et que son thème de propagande dominant est l'appel à l'éradication de l'État d'Israël - accusé, selon la méthode de nazification de l'ennemi, de « crimes contre l'humanité » Ces émissions (feuilletons, débats, interviews, reportages, (p.446)  clips musicaux, etc.) mêlent les vieilles accusations de crime rituel et de complot aux thèmes de l'antisionisme absolu, et constituent une inci­tation permanente à la haine et à la violence contre les Israéliens. Pour s'en convaincre, il suffit de prendre deux clips musicaux parmi d'autres, « Jérusalem est à nous » et « Mort à Israël »32, qui transmettent des mes­sages incitatifs dénués de toute ambiguïté : « Sion l'oppresseur maudit sera exterminé », «Jérusalem est à nous, les Arabes, ceux qui l'occupent seront exterminés », dit la première chanson que chante un professeur dont chaque phrase est reprise en écho par les élèves ; dans la deuxième, entre deux phrases musicales l'on peut entendre des fragments d'un discours prononcé par le leader du Hezbollah, cheikh Hassan Nasrallah : « Mort à Israël, la fin de cet abcès purulent, mort à Israël (...), Israël est un mal absolu, une entité attaquante, oppressante, occupante, terroriste, cancé­reuse, sans absolument aucune légalité ni aucune légitimité, et elle n'en aura jamais. » À la suite d'une vaste mobilisation où le CRIF et le journal en ligne Proche-Orient.info ont joué un rôle déterminant, le CSA a fini par résilier la convention conclue avec la société Lebanese Communication Group SAL, le 17 décembre 2004.

Or le chef de l'État français s'était jusqu'alors refusé à laisser inscrire le Hezbollah sur la liste des mouvements terroristes établie par l'Union européenne. On sait que le Hezbollah, mouvement islamo-terroriste, est aussi un parti politique doté d'une représentation parlementaire au Liban. Les défenseurs d'Al-Manar ont joué sur cette dimension institutionnelle du Hezbollah, pour récuser l'accusation de « terrorisme », en accord avec la position officielle de la France. Dès lors, le gouvernement libanais était en droit de s'interroger sur la logique politique de l'interdiction d'une telle chaîne en France. Le contraste avec les Etats-Unis est net : le Hez­bollah y a été inscrit sur la liste des organisations terroristes, et le Départe­ment d'État a interdit la diffusion de la chaîne Al-Manar, menaçant de sanctions tout individu ou groupe « ayant des liens avec cette chaîne ». Politique cohérente. Quelque chose comme un double jeu peut donc être ' mis en évidence chez les gouvernants français de l'époque : en politique intérieure, totale condamnation des violences antisémites, mais, en poli­tique étrangère, stigmatisation permanente d'Israël et relative complaisance à l'égard des mouvements terroristes présentés comme des mouvements de « résistance ». On est dès lors en droit de s'interroger sur la bonne foi de ! certains « anti-antisémites d'État », en France et ailleurs en Europe.

 

(p.447) En dépit des données chiffrées disponibles et d'autres indicateurs d'ordre sociologique, certains esprits continuent de soutenir qu'il ne s'est rien passé en France et ailleurs en Europe ces dernières années qui relève­rait de la haine antijuive et se marquerait par une flambée significative. Les partisans du « rien ne se passe » sont soit des aveugles de bonne foi (péchant par exemple par simple ignorance), soit des adeptes du déni de réalité sélectif, lorsque la réalité sociale aveuglante dérange leurs convic­tions idéologiques (ce sont, par exemple, les « antisionistes » radicaux, les défenseurs inconditionnels du « voile islamique », les militants « anti­racistes » en lutte contre la seule « islamaphobie » et tous ceux qui veulent éviter à tout prix de « stigmatiser les jeunes des banlieues », quoi qu'ils puissent faire)34. Les sceptiques et les « dubitationnistes » attribuent à leurs adversaires une thèse que ces derniers ne soutiennent pas, à savoir : « La France est un pays antisémite. »

 

 

CHAPITRE 18  Figures du malaise dans la nation française

 

(p.451) Commençons par souligner le fait que, depuis le printemps 2002, en France, les pouvoirs publics ont commencé à prendre leurs responsabilités, en s'engageant clairement dans une lutte sur plusieurs fronts contre les manifestations de la haine antijuive. On ne peut à cet égard que saluer l'action conjointe, en 2002 et 2003, de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Intérieur, de Luc Ferry au ministère de l'Éducation nationale, suivi en cela par son successeur François Fillon, et du garde des Sceaux Dominique Perben. Mais la reconnaissance des incidents antijuifs a été tardive, et la "7 volonté d'agir efficacement ne s'est pleinement manifestée que dans les derniers mois de l'année 2002. D'octobre 2000 à mars 2002, peu de responsables politiques ont reconnu publiquement la gravité et l'ampleur des violences antijuives observables en France. On peut citer par exemple Pierre Lellouche, Claude Goasguen ou François d'Aubert à droite, et Dominique Strauss-Kahn à gauche. Au silence sur les faits ont succédé des tentatives pour les minimiser ou les relativiser Cette remarque vaut autant pour le gouvernement socialiste que pour l'Elysée. C'est seulement après le week-end de Pâques des 30 au 31 mars 2002, durant lequel trois synagogues ont été brûlées ou vandalisées, que Lionel Jospin et Jacques Chirac sont intervenus sans ambiguïté pour condamner ces violences. Des mesures ont été prises pour protéger les lieux de culte et les écoles juives. Mais lors de la grande manifestation des Juifs de France qui, organisée le 7 avril 2002 à Paris par de nombreuses associations sous l'égide du CRIF, a rassemblé environ 100 000 personnes, n'étaient présents que François Bayrou, Alain Madelin et Corinne Lepage. Lionel Jospin avait interdit à ses ministres de s'y montrer.

La mobilisation de la société civile n'a pas été plus significative que ' celle des sommets de l'État et de la classe politique. La manifestation du 7 avril 2002 n'a pas déclenché un mouvement de solidarité des syndicats (notamment d'enseignants), des associations culturelles ou humanitaires ou encore des Églises. Il en est allé de même lors de la manifestation contre l'antisémitisme du 16 mai 2004 (environ 15 000 personnes à Paris), avec cette différence notable : des hommes politiques s'y sont montrés ostensi­blement. Mais le « peuple de gauche » ne s'est toujours pas déplacé. Les Français juifs inquiets ont défilé à peu près seuls. Cette indifférence ne peut-elle être interprétée comme un abandon ? Et cet abandon comme l'expression d'une hostilité plus ou moins sourde ? Derrière l'accusation de « communautarisme » visant ces manifestations contre l'antisémitisme, lancée notamment par le MRAP et la Ligue des droits de l'homme (ainsi que par certaines organisations d'enseignants), ne peut-on supposer l'existence (p.451) d'une hostilité profonde, ici traduite et déguisée en langage « poli­tiquement correct » ? Celui de « l'humanisme », du « progressisme », de « l'universalisme », polémiquement retourné contre l'insupportable parti­cularisme juif ? Lorsqu'ils s'expriment, les nouveaux judéophobes bien-pensants s'indignent sur le mode : « Comment peut-on encore être juif, oser se dire juif ? » (ou « Comment peut-on être sioniste, Israélien, etc. ? »), alors qu'il est si facile de se dire, par exemple, « citoyen du monde », de se vouloir « cosmopolite » et/ou « métissé », ou encore de se prononcer en faveur de la « créolisation » du monde. L'explication réductrice de la vague judéophobe récente à une simple importation mimétique du conflit israélo-palestinien alimente l'indifférence relative de la société civile et lui sert de justification, par des arguments du type : « Ces conflits entre Juifs et Arabes ne nous concernent pas. » Le désir de dormir tranquille sait trouver des alibis.

Au début d'avril 2002, sortant du silence et du déni, Jacques Chirac a enfin dit ce qu'il fallait dire : « Lorsqu'un Juif est agressé, c'est la France qui est agressée. » Mieux vaut tard et forcé que jamais. La voix de l'État français, celle de la République française, s'est alors fait entendre, à travers une déclaration de principe. Le président de la République l'a plusieurs fois réaffirmée, notamment lors d'un discours solennellement prononcé le 8 juillet 2004 au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), lieu hautement symbolique1. (…)

 

Des exceptions notables doivent cependant être mentionnées, comme celle représentée par le Mouvement des Maghrébins laïques, dont les prises de position courageuses sont à saluer, comme celles de l'associa­tion Ni putes ni soumises. Le 12 juillet 2004, le Mouvement des Maghré­bins laïques a dénoncé publiquement la « montée de l'antisémitisme dans l'immigration maghrébine, principalement liée au travail de terrain effectué par les intégristes musulmans qui communiquent une haine viscérale du "Juif », en ajoutant que « ce sont les mêmes qui tentent de saboter les principes républicains et laïques ». Nasser Ramdane, membre de Ni putes ni soumises, a déclaré le même jour : « Ce n'est pas parce qu'on est jeune et pauvre qu'on a le droit d'être antisémite. » Dans le même sens, après les deux agressions antisémites commises à Sarcelles (Val-d'Oise) le 3 mars 2006 par un groupe de jeunes comprenant des Noirs - comme l'avait indiqué, le 4 mars, l'entourage du ministre de l'Intérieur Nicolas (p.453) Sarkozy -, le Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) a publié le 7 mars un communiqué dans lequel il condamnait « avec fer­meté » les agressions antisémites de Sarcelles et rappelait aux « populations noires de France leurs devoirs et leurs droits ». Dans son communiqué, le Cran « lance un appel au calme et met en garde contre toute exploitation globalisante qui utiliserait les origines réelles ou supposées des agresseurs présumés ». L'association, créée en novembre 2005, « redit aux popula­tions noires de France leurs devoirs et leurs droits et leur rappelle tout en le regrettant que tout acte commis par un(e) Noir(e) jette l'opprobre sur une grande partie, si ce n'est sur l'ensemble des populations noires ». Le Cran, ajoute le communiqué, « entend dire et redire qu'aucune souffrance ne peut excuser des actes de terreur et qu'(...)il travaille ardemment à ce que des solutions républicaines puissent être trouvées pour faire face à la situation de désespérance2 ». Ces prises de position publiques, courageuses et lucides sont cependant restées minoritaires dans l'espace des associations.

Les responsables politiques ne se sont guère risqués non plus à désigner clairement les principaux responsables de ces violences antijuives, qui ne sont plus principalement des militants d'extrême droite, mais des «jeunes issus de l'immigration » ou des « individus issus de quartiers sensibles », comme la CNCDH l'indique d'une façon euphémisée. Or, à force de vouloir à tout prix éviter de « stigmatiser » certains secteurs de la population française (souci en lui-même légitime), on n'ose plus rien nommer précisément ni caractériser sans équivoque. Journalistes et socio­logues rivalisent de zèle pour réinterpréter d'une façon « politiquement correcte » la réalité observable. Des violences ethniquement ciblées et revendiquées clairement par leurs acteurs sont ainsi mises au compte du seul ressentiment social, voire de la légitime révolte contre « les inégalités » ou « la discrimination », et, partant, interprétées comme l'expression d'une « politisation potentielle », dès lors que les agresseurs viennent des « quartiers sensibles » ou sont « issus de l'immigration ». L'application aux violences commises par les «jeunes des quartiers » du modèle interprétatif de la « politisation potentielle » ou de la « demande de politique », censée attendre sa traduction honorable par une mobilisation politique effective, constitue une transfiguration de la réalité sociale par laquelle la plupart des sociologues d'extrême gauche ou d'une gauche paternaliste cherchent à redonner vie à leurs engagements révolutionnaires et à donner un sens politique à des comportements qui en sont dépourvus, actes de vandalisme ou actions crapuleuses commis par des délinquants, non « potentiels » quant à eux. Le refrain sociologisant est connu : derrière les voitures et les écoles brûlées, il faudrait deviner une demande d'intégration ou de recon­naissance sociale, et l'aspiration à sortir de la marginalisation. C'est là attri­buer de bonnes intentions, selon les valeurs et les normes démocratiques, aux «jeunes défavorisés » des « quartiers », parce que jeunes et défavorisés, et ce, quelles que soient leurs actions violentes. Et c'est là aussi postuler que ces explosions de « colère » sont spontanées, qu'elles ne sont en aucune manière manipulées, ou simplement canalisées3. Les grands oubliés de cette approche angélique, ce sont les caïds et tous les profiteurs de (p.454) l'économie souterraine qui, engendrée par des activités criminelles, s'est installée dans de nombreuses « cités4 ».

Lorsque les victimes de violences racistes ou dotées d'une dimension raciste (parmi d'autres) sont des Français dits « de souche », c'est-à-dire reconnus par leurs agresseurs comme « Blancs », la réaction ordinaire est, dans les milieux de l'antiracisme bien-pensant, de nier le caractère raciste desdites violences. Rien ne va plus (de soi) lorsque des violences racistes sont attribuées à des « non-Blancs » ou à des individus n'appartenant pas à une mouvance d'extrême droite. Le raciste-type de l'antiracisme angé-lique, le type répulsif que tout le monde est prêt à détester et aime tant haïr, c'est le néonazi ou le skinhead, « de type européen » (en langage policier), militant d'un groupuscule extrémiste violent. Comme si le racisme allait toujours et nécessairement du « Blanc » à « l'homme de couleur ». Comme si le « raciste » (et/ou « l'antisémite ») était nécessairement d'extrême droite. Comme si encore le fait, pour un individu, d'appartenir à une minorité dite, de façon contestable, « ethnique » (« Arabes » ou « Maghrébins »), ou, d'une étrange façon, « invisible » (« Les Noirs en France5 »), le rendait par nature inapte au « racisme ». C'est ce dont témoigne le surprenant débat déclenché fin mars et début avril 2005 par la pétition lancée par l'Hachomer Hatzaïr et Radio Shalom contre les « ratonnades anti-Blancs » commises à Paris, par des bandes de jeunes venant pour l'essentiel de certaines banlieues et où les « Noirs » étaient surreprésentés, lors des manifestations lycéennes du 15 février et - surtout - du 8 mars 2005. Le texte de la pétition, lancé par l'Hachomer Hatzaïr, mouvement de jeunesse s'identifiant comme « sioniste de gauche », était le suivant : « II y a deux ans, presque jour pour jour, le 26 mars 2003, quelques-uns d'entre nous lançaient un cri d'alarme. Quatre jeunes du mouvement Hachomer Hatzaïr venaient de se faire agresser en marge d'une manifestation contre la guerre en Irak [22 mars 2003] parce qu'ils étaient Juifs. Une tentative de lynchage en plein Paris, un scandale. La mobili­sation des médias, des politiques, des simples citoyens a été formidable. Mais aujourd'hui les manifestations lycéennes sont devenues, pour certains, le prétexte à ce que l'on peut appeler des "ratonnades anti-Blancs". Des lycéens, souvent seuls, sont jetés au sol, battus, volés et leurs agresseurs affirment, le sourire aux lèvres : "parce qu'ils sont français". Ceci est un nouvel appel parce que nous ne voulons pas l'accepter et parce que, pour nous, David, Kader et Sébastien ont le même droit à la dignité. Écrire ce genre de textes est difficile parce que les victimes sont kidnappées par l'extrême droite. Mais ce qui va sans dire va mieux en le disant : il ne s'agit pas, pour nous, de stigmatiser une population, quelle qu'elle soit. À nos yeux, il s'agit d'une question d'équité. On a parlé de David, on a parlé de Kader mais qui parle de Sébastien6 ? »

 

(p.455) Dans son roman paru en janvier 2008, Le Village de l'Allemand*, le romancier algérien Boualem Sansal a osé décrire sans fard la réalité de l'islamisation en France. Dans certaines « cités » sont fabriqués des militants islamistes fanatiques, de véritables « talibans », tandis qu'un système parallèle s'est mis en place, formant quelque chose comme un mini-État totalitaire, avec ses lois, ses tribunaux et son impôt, au sein du territoire de l'État républicain. Malrich, un personnage du roman, prophé­tise : « À ce train, parce que nos parents sont trop pieux et nos gamins trop naïfs, la cité sera bientôt une république islamique parfaitement constituée. Vous devrez alors lui faire la guerre si vous voulez la contenir dans ses frontières actuelles. » II va jusqu'à comparer sa « cité » à un « camp de concentration » dont les habitants, en proie au désœuvrement, seraient devenus, sous l'autorité tyrannique de l'imam, leurs propres « kapos ». Boualem Sansal justifie ainsi la vision répulsive des « cités » que donne son roman : « Le diagnostic de Malrich n'est pas exagéré. C'est la triste réalité. Dans nos pays, les cités populaires abandonnées par l'État à la misère, au banditisme et à l'islamisme sont déjà des camps de concentration. Certaines banlieues françaises sont de la même manière sous la coupe des gangs mafieux et islamistes, en connexion avec les gangs d'Algérie et les réseaux salafistes d'Al-Qaida dans le monde. Le journaliste Mohamed Sifaoui, à travers ses enquêtes sur le terrain et ses documentaires, en a apporté la preuve. Moi-même, au cours de mes déplacements en France, j'ai eu l'occasion de le constater et de l'entendre de la bouche même des habitants de ces cités9. »

Sur la question des nouveaux acteurs principaux des violences anti-juives, en France ou en Belgique tout particulièrement, le « politiquement correct » continue de dominer. L'antiracisme devenu vulgate, avec son orientation pro-immigrationniste, détermine le dicible et le non dicible : le « politiquement correct » à l'européenne est défini par un code culturel interdisant de désigner en position autre que celle de « victime » (de racisme ou de xénophobie) les populations issues de l'immigration (« Arabes », « musulmans », « Maghrébins », etc.). C'est également ce qu'on peut reprocher au rapport, remarquable par ailleurs, de l'Obser­vatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) que dirige à Vienne Béate Winkler, intitulé Manifestations d'antisémitisme dans l'Union européenne, rendu public les 31 mars et 1er avril 2004. On sait qu'un premier rapport, qui devait être publié au printemps 2003, ayant été jugé non conforme aux attentes et à certaines convenances idéologiques, a été mis sous le boisseau - mais la censure a été déjouée, et l'étude jugée insatisfaisante a finalement été diffusée sur le site du CRIF le 1er décembre 2003. Les auteurs du rapport « non publié » (officiellement) soulignaient le fait : « Ce ne sont pas les partis et les groupes d'extrême droite qui ont joué un rôle décisif» dans la récente vague antijuive. Et ils ajoutaient : « En Espagne, en France, en Italie et en Suède, une partie de la gauche et des groupes arabo-musulmans ont joint leurs efforts pour organiser des (p.456) manifestations pro-palestiniennes. (...) Alors que ces manifestations n'étaient pas intrinsèquement antisémites, des slogans antisémites ont été proférés et des banderoles antisémites ont été brandies dans certaines d'entre elles ; certaines de ces manifestations se sont terminées par des agressions contre des Juifs ou des institutions juives. » Ce qui a donc été jugé impubliable en 2003, c'est une étude désignant sans détour des «jeunes musulmans», des milieux « pro-Palestiniens », des «groupes islamistes » et des militants « anti-mondialisation » d'extrême gauche comme responsables, à côté d'individus ou de groupes d'extrême droite, des actions et des menaces antijuives récentes en Europe. Les rapporteurs donnaient, dans divers pays européens, plusieurs exemples « où, durant la période d'observation, des attaques physiques contre des Juifs, la profana­tion et la destruction de synagogues ont été souvent le fait de jeunes musulmans. »

 

(p.456) Kofi Annan a déclaré : « Le combat contre l'antisémitisme doit être notre combat et les Juifs du monde entier doivent considérer les Nations unies comme leur maison10. » Encore faut-il, pour répondre pleinement à cette belle invitation, que l'ONU ne se transforme pas en lieu de rendez-vous de tous les ennemis d'Israël.

 

 

CHAPITRE   19 Le meurtre d'Ilan Halimi, crime de synthèse et symptôme social

 

(p.457) C'est dans ce contexte euphorique que s'est faite la découverte du jeune Ilan Halimi le long d'une voie ferrée à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), le 13 février 2006, nu, bâillonné, menotte, le corps arrosé d'essence ou d'acide, couvert de traces de tortures et de brûlures1, griève­ment blessé à l'arme blanche2. Ilan est mort au cours de son transport à l'hôpital. Cette découverte dérangeante devait rester confinée à la rubrique des faits divers de la semaine. Kidnappé le 21 janvier 2006 par une bande de Bagneux (Hauts-de-Seine) exigeant une rançon, séquestré durant trois semaines, Ilan avait finalement été laissé pour mort par ses ravisseurs : une affaire crapuleuse parmi d'autres. Sa judéité paraissait sans rapport avec son enlèvement et sa lente mise à mort. En tout cas, c'est la thèse que n'ont cessé de réaffirmer, après l'avoir lancée, les responsables de la police et le procureur de la République de Paris, suivis par des intellec­tuels et des journalistes.

 

Reconnaître un crime antijuif

 

Le message commun venant de la justice et de la police a consisté d'abord à exclure tout mobile antisémite dans ce « crime crapuleux », puis à exprimer des « réserves » sur le caractère antisémite du meurtre, enfin à minorer ou relativiser, voire à nier la dimension antijuive du crime. Les premières déclarations du procureur de la République de Paris, Jean-

Claude Marin, (p.458) ont été largement exploitées par ceux qui, en appelant à la « prudence » pour diverses raisons (dont certaines inavouées), voulaient justifier leurs doutes sur le caractère antijuif du crime. Des doutes qui pouvaient aller jusqu'à la conviction que le crime n'avait rien d'antisémite. Même après la reconnaissance, dans cette affaire d'enlèvement, d'un mobile antisémite retenu comme circonstance aggravante par les juges d'instruction (Corinne Goetzmann et Baudoin Thouvenot), le 20 février 2006, le parti pris « dubitationniste » n'a pas baissé les bras, et les articles ou les propos minimisant ou niant la dimension antijuive du crime se sont multipliés. Jean-Claude Marin a ainsi présenté la situation, le 21 février : « Lorsque l'information judiciaire a été ouverte, le caractère antisémite n'apparaissait pas du tout. Puis, pendant le week-end [18 au 19 février], certaines personnes entendues ont pu dire, de manière indirecte, que le choix d'un Juif garantissait le paiement de la rançon. Le juge a donc considéré qu'il y avait éventuellement là un mobile antisémite. Mais nous sommes vraiment, [avec ce groupe], dans le degré zéro de la pensée3.» Cette dernière remarque est surprenante : faut-il être doté d'une pensée de haute tenue pour être vraiment « antisémite » ? Sylvie Anne Goldberg a aussitôt relevé l'argument sophistique : « La question se pose (...) de savoir si pour être antisémite il faut parfaitement maîtriser les définitions qu'en donnent la langue française et le code pénal, puisque, de nos jours, les propos qualifiés d'antisémites sont passibles de sanctions légales4. »

 

(p.459) Ilan a donc été choisi parce qu'il était juif, et perçu comme tel. Selon un enquêteur, dans le discours de certains ravisseurs, l'amalgame «Juifs-argent» s'accompagnait de propos insultants sur les Juifs, traités d'« ordures ». Parmi les stéréotypes et les préjugés négatifs qui circulent dans la France des banlieues, ceux du «Juif riche » et du « pouvoir juif » sont les plus courants. Faut-il rappeler la boutade provocatrice mais symp-tomatique de Dieudonné : « II n'y a pas de SDF juif15 » ? Les formules de Dieudonné sont souvent révélatrices de l'imaginaire antijuif ambiant. L'un des « geôliers » a écrasé sa cigarette allumée ou son « joint » sur le front d'Ilan, non sans lancer qu'il n'aimait pas les Juifs, dévoilant ainsi ses senti­ments antijuifs16. Un autre geôlier d'Ilan, se prenant pour un combattant palestinien, déclarera plus tard : «J'ai flippé quand j'ai su qu'Ilan était juif, car j'avais peur que le Mossad vienne me buter17. » Les enquêteurs ont par ailleurs établi que sur les six personnes approchées par le gang en vue (p.460) d'une tentative d'enlèvement, quatre étaient des Juifs. Qu'après l'échec des contacts avec la famille Halimi les ravisseurs aient joint le rabbin du VIIIe arrondissement de Paris - « trouvé en consultant Internet », selon Fofana - en lui enjoignant de payer la rançon, cela confirme qu'ils voyaient les Juifs comme les membres d'une communauté tribale, une sorte de grande famille caractérisée par sa solidarité et sa richesse. On retrouve ici la série des stéréotypes antijuifs s'enchaînant sur l'axe « solidarité-communauté-lobby-mafta18 ». Et l'on notera à cet égard que, dans ses dia­tribes judéophobes, Dieudonné passe régulièrement du terme « commu­nauté » aux termes « lobby » et « mafia », concernant le judaïsme organisé en France ou encore le « sionisme ».

 

 

(p.470) Face à l’assasinat d’Ilan Halimi, les néo-négationnistes se contentent de poser sur les assassins des questions rhétoriques du type : « Ont-ils un discours idéologique suffisamment consistant contre les Juifs pour qu’on puisse le dire ‘antisémite’ ? Ont-ils en tête un programme antijuif ? (…) »

 

(p.472) C'est là oublier bien sûr qu'il y a eu un terrible précédent : les nazis sont parvenus au pouvoir en 1933 après avoir gagné les élections. Donc dans les formes démocratiques. Et ils ne se sont en aucune façon trans­formés en de paisibles démocrates. Nombreux sont pourtant les Occiden­taux qui, conduits par leurs rêves iréniques, aimeraient par leur conduite conciliante produire une modération chez les extrémistes qui leur font peur. Mais comment ne pas voir la part d'illusion dans ce rêve de pacification ? Il est de la nature de l'extrémiste que d'aller jusqu'au bout de sesconvictions motrices. Quoi qu'il en soit, ces vaines attentes d'une « désex-trémisation » de l'extrémisme ont favorisé l'émergence d'un mélange de

L soulagement, de démission et de soumission préventives. En Europe, un vent de dhimmitude volontaire souffle dans le monde des élites politiques (p.473) et intellectuelles, à quelques exceptions près. Telle est la vérité du rêve d'une Europe comme « puissance tranquille », qui prétend dialoguer avec ses ennemis déclarés, oubliant le fait que les frontières sont perméables entre le fondamentalisme islamique et le terrorisme islamiste, entre lejihad idéologique et le Jihad armé. Le glissement du Jihad idéologique de style « aide humanitaire » vers lejihad armé est parfaitement illustré, en France, par la famille Benchellali, de Vénissieux, connue pour avoir pris part aux manifestations en faveur du port du voile islamique et envoyé des dons au Comité de bienfaisance et de soutien aux Palestiniens (CBSP). Plusieurs membres de cette famille sont passés au terrorisme islamiste : Menad, soupçonné d'avoir préparé un attentat chimique en France, et Mourad, parti rejoindre Al-Qaida en Afghanistan en 2001, avant les attentats anti­américains du 11 Septembre80. C'est là ce sur quoi s'aveugle l'Europe de ceux qui, soucieux avant tout de maintenir leur bien-être, s'imaginent que l'attitude conciliatrice est le seul et sûr moyen d'« avoir la paix », quitte à épouser les thèses « antisionistes » du monde arabo-musulman81. Dans un contexte international chaotique où le conflit israélo-palestinien est non seulement relancé mais élargi aux dimensions mythiques d'un conflit mondial entre le camp « américano-sioniste » et celui de l'islam travaillé par les minorités actives d'inspiration jihadiste, une bande de « barbares » autodésignés d'une banlieue française peut s'autoriser à sacrifier « un Juif ».

 

Profanateurs de Carpentras et assassins d'Ilan

 

(p.473) (…) Après la découverte de la profanation de Carpentras, l'ancien président de la République Valéry Giscard d'Estaing s'est réfugié dans le silence, tactique prudentielle qu'il avait précédemment choisie après l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic, le 3 octobre 1980 : tandis que son Premier ministre, Raymond Barre, faisait un commentaire aussi malheureux qu'odieux sur l'attentat meurtrier, le président n'avait pas cru devoir interrompre son week-end de chasse. On se souvient des propos choquants tenus par Raymond Barre, quelques heures après l'attentat meurtrier, action à la fois terroriste et antijuive, du 3 octobre 1980 : le Premier ministre, déjà connu pour ses truismes maladroitement formulés, avait cru bon de dénoncer « cet attentat odieux qui a voulu (p.474) frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et [qui] a frappé des Français innocents qui traversaient la rue ». Lapsus dont le contenu latent a été immédiatement entendu : les « Israélites » (euphémisation de « Juifs » dans le langage châtié d'après guerre) ne peuvent être ni français ni inno­cents. Une fois de plus, on pouvait constater que Jean-Marie Le Pen était loin d'être le seul homme politique à donner dans ce qui a été justement caractérisé comme une forme d'« antisémitisme insidieux84 ». (…) En France, on se mobilise plus volontiers contre l'extrême droite que î contre l'antisémitisme. C'est ce que les manifestations d'avril 2002 (entre 70 000 et 100 000) et surtout de février 2006 (entre 30 000 et 70 000) montreront : le refus de l'antisémitisme, dissocié de la « lutte contre l'extrême droite », ne mobilise guère la population française.

 

(p.475) Le contraste entre ces deux crimes anti­juifs possède une haute valeur symbolique : jusque dans les années 1980 (et encore dans les années 1990), les violences antijuives étaient pour l'essentiel le fait d'individus d'extrême droite ; depuis le début des années 2000, il n'en va plus de même, les Juifs sont désormais attaqués avant tout par des individus étrangers à l'extrême droite, et dont une proportion significative est représentée par des jeunes issus de l'immigration africaine subsaharienne et maghrébine. La culture en mosaïque des «jeunes issus de l'immigration » mêle des héritages culturels familiaux et des éléments de la culture médiatique mondiale, mais elle est aussi largement imprégnée d'islamisme radical, dont les thèmes sont diffusés sur de multiples sites Internet et traduits par des images télévisuelles qui passent en boucle.

 

(p.478) Il convient de mentionner un autre meurtre antijuif qui a été assimilé

scandaleusement à un simple fait divers. Sébastien Sellam, jeune Français juif de 23 ans, est assassiné dans la nuit du 19 au 20 novembre 2003, de plusieurs coups de couteau dans le cou et sur le visage, par Adel Amastaibou, jeune Français musulman d'origine maghrébine, qui habite le même immeuble que sa victime, à Paris, dans le Xe arrondissement, depuis leur enfance. Sébastien, connu sous son nom de DJ, LAM.C, a acquis une certaine célébrité dans son milieu professionnel parisien, et vient de fonder sa maison de disques. Avant d'assassiner Sébastien, dont il jalouse les succès, Adel était connu dans le quartier en tant que délinquant, condamné à plusieurs reprises par la justice française. Adel était un « perdant », Sébastien un « gagnant », ce qui explique que, dans l'assassinat de ce dernier, la jalousie a joué le rôle d'un facteur déclenchant. Mais la dimen­sion antijuive de l'agression mortelle n'en a pas moins été déterminante. Adel avait précédemment manifesté avec violence des sentiments antijuifs, ce qui lui avait valu une condamnation. Son milieu familial était connu pour son hostilité aux Juifs. Aussitôt après avoir assassiné Sébastien, Adel aurait confié à sa mère, le 20 novembre 2003 : «J'ai tué un Juif et j'irai au Paradis. » En 2006, le meurtrier, estimé irresponsable au moment des faits, a bénéficié d'un non-lieu, des experts l'ayant présenté comme atteint de « maladie mentale ». On peut se demander, avec un zeste d'ironie, si ce (p.479) singulier comité d'experts n'a pas découvert sans le savoir une nouvelle « maladie mentale » en France : l'antisémitisme criminel. La pathologi-sation du crime est une manière comme une autre de le nier. Mais l'affaire n'en est pas restée là, grâce à la ténacité de Juliette Sellam, la mère de Sébastien. Le 19 octobre 2007, la famille Sellam a été reçue à l'Elysée. Un mois plus tard, le 22 novembre 2007, la chambre de l'instruction du tribunal de Paris rendait publique son intention de traduire en justice le présumé meurtrier du DJ. Le 17 janvier 2008, la 4e chambre de l'instruc­tion de la cour d'appel de Paris rendait un arrêt ordonnant un supplément d'information et la nomination d'un collège d'experts, et confiant le dos­sier du meurtre de Sébastien Sellam, à Mme Minguet, juge d'instruction. Maître Axel Metzker, l'avocat de Juliette Sellam, la mère de Sébastien, a déclaré le 18 janvier 2008 : « On va enfin pouvoir enquêter sur ce crime antisémite97. »

 

23:01 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.