26/08/2010

Taguieff (further)

(p.177) Bref, quelle est la cause diabolique dont dérivent toutes les figures du Mal dans l'Histoire ? La réponse judéophobe est en un sens fort simple : le Juif incarne la causalité diabolique111.                                                                               

Mais pourquoi donc le Juif ? A cette question il existe une multitude de réponses, à vrai dire toutes insatisfaisantes. Ces réponses oscillent entre trois types d'explications : 1° par la nature spécifique des Juifs (une expli­cation essentialiste avancée surtout par les antijuifs, mais aussi par des auteurs juifs, tel le premier Bernard Lazare, en 1894") ; 2° par les caracté­ristiques des sociétés d'accueil hostiles aux Juifs ; 3° par l'interaction entre les comportements du peuple juif et ceux des sociétés où ils ont fait ou font l'objet de sentiments hostiles et de discriminations12. Dans cette der­nière perspective, la judéophobie apparaît soit comme une forme particu­lière de xénophobie, soit comme inséparable d'une configuration xéno­phobe. On connaît la thèse soutenue par Hannah Arendt : « Le seul antisémitisme durable en France, celui qui survécut à l'antisémitisme social et aux attitudes de mépris des intellectuels anticléricaux, fut lié à une xénophobie générale. Après la Première Guerre mondiale en particulier, les Juifs étrangers devinrent le stéréotype de tous les étrangers13. » Plus précisément, en France, c'est au cours de la grande vague xénophobe des années 1930, centrée sur le rejet de l'immigration, que les Juifs ont joué le rôle des étrangers menaçants par excellence, stigmatisés à travers les métaphores de l'invasion, de la conquête et de la colonisation du pays14. ^ Mais les Juifs ont tout autant été fantasmes comme les plus étrangers des étrangers indésirables lors de la vague xénophobe qui, aux États-Unis, a abouti à l'adoption des lois « restrictionnistes » entre 1921 et 1924b. Dans son fameux manifeste raciste intitulé Le Déclin de la grande race, où il J déplore la disparition progressive des représentants de la « race nordique16 », ' remplacés par des types raciaux jugés inférieurs17, Madison Grant caracté­rise les Juifs comme les plus redoutables des envahisseurs : « L'homme de vieille souche est remplacé dans beaucoup de districts ruraux par des étrangers, tout comme il est aujourd'hui littéralement chassé des rues de New York par les essaims de Juifs polonais. Ces immigrants adoptent le langage de l'Américain d'origine, portent son costume, lui volent son nom et commencent à prendre ses femmes. (...) New York est en train de devenir une cloaca gentium, qui produira de nombreux hybrides de type étonnant et des horreurs ethniques que les futurs anthropologues ne pourront pas débrouiller18. »                                                                   

 

(p.179) Aryens et Sémites : inégalité et lutte des races

 

Au début de son Histoire générale des langues sémitiques, rédigée en 1847 mais publiée seulement en 1855, Ernest Renan, qu'on ne saurait considérer comme un théoricien antijuif, apporte néanmoins, sans le vouloir, sa pierre argumentative à la configuration « antisémite » nais­sante, en postulant au nom de la science l'infériorité générale et l'imper-fectibilité de la « race sémitique » (incarnée selon lui par les anciens Hébreux et les Arabes) par rapport à la « race indo-européenne », quant à elle perfectible :

« (...) Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. (...) La race sémitique se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs : elle n'a ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie civile (...). En toute chose, on le voit, la race sémitique nous apparaît comme une race incomplète par sa simplicité même. Elle est, si j'ose le dire, à la famille indo­européenne ce que la grisaille est à la peinture, ce que le plain-chant est à la musique moderne ; elle manque de cette variété, de cette largeur, de cette surabondance de vie qui est la condition de la perfectibilité'. »

(p.180) Mais Renan, qui ne cache pas ses préférences ethno-raciales, ne dissimule pas non plus ses espérances résumables par ce qu'on pourrait appeler la « désémitisation » de l'esprit européen, notamment dans son discours d'ouverture prononcé au Collège de France le 21 février 1862, « De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation » :

« Quant à l'avenir, Messieurs, j'y vois de plus en plus le triomphe du génie indo-européen. (...) À l'heure qu'il est, la condition essentielle pour que la civilisation européenne se répande, c'est la destruction de la chose sémitique. (...) L'Europe conquerra le monde et y répandra sa religion, qui est le droit, la liberté, le respect des hommes, cette croyance qu'il y a quelque chose de divin au sein de l'humanité. Dans tous les ordres, le progrès pour les peuples indo-européens consistera à s'éloigner de plus en plus de l'esprit sémitique. Notre religion deviendra de moins en moins juive (...). En morale, nous poursuivrons des délicatesses inconnues aux âpres natures de la Vieille Alliance (...). En politique, nous concilierons deux choses que les peuples sémitiques ont toujours ignorées : la liberté et la forte organisation de l'Etat. (...) En tout, nous poursuivrons la nuance, la finesse au lieu du dogmatisme, le relatif au lieu de l'absolu. Voilà, suivant moi, l'avenir, si l'avenir est au progrès2. »

(…)

Bien entendu, pour Renan, la « destruction de la chose sémitique » n'implique en aucune manière la destruction physique des Juifs, ni même du judaïsme, celui-ci étant pour ainsi dire jeté dans les « poubelles de l'Histoire ». Il reste que les antisémites radicaux qui définiront un pro­gramme de « déjudaïsation » (Entjudung) des sociétés modernes pourront se réclamer de Renan, de ce Renan du moins, tant ce dernier a varié dans ses opinions sur la question8.

(p.181)

L'avalanche de négations par laquelle Renan définit la « race sémitique » fera école au point de se transformer en un leitmotiv du dis­cours antisémite des années 1880 et 1890. Les écrits du jeune Renan sont ainsi une source d'inspiration, et vraisemblablement de légitimation, pour les socialistes révolutionnaires blanquistes, comme le montre l'ouvrage J posthume du communard Gustave Tridon, Du molochisme juif9, ou encore l'essai polémique du docteur Albert Regnard, Aryens et Sémites. Le bilan du judaïsme et du christianisme. Mais c'est l'écrivain et journaliste catholique Edouard Drumont qui, dans son best-seller La France juive (1886), donne le ton, en citant précisément des extraits de l'Histoire générale de Renan11, avant de se référer élogieusement à Gustave Tridon12.

 

(p.182) Les analyses du jeune Renan concernant les « peuples de race sémitique » ont aussi inspiré le grand vulgarisateur du racisme évolutionniste Gustave Le Bon dans sa caractérisation des Juifs comme incarnation de « l'âme simpliste des Sémites » : « Les Juifs n'ont possédé ni arts, ni sciences, ni industrie, ni rien de ce qui constitue une civilisation. Ils n'ont jamais apporté la plus faible contribution à l'édification des connaissances humaines22. » À l'époque de l'affaire Dreyfus, Maurice Barrés s'est montré également, sur ce point, un disciple de Renan et de Soury23, dont il cite volontiers les remarques d'inspiration renanienne, telle celle-ci : « Le sémitisme a dit dans le monde : Je crois, tandis que l'Aryen dit : Je sais, et fonde la science, le sémitisme a toujours mis un obstacle à la science24. »

À la fin de son étude parue en 1855, Renan propose une classification hiérarchique des races qui se seraient succédé sur l'ancien continent : 1° « races inférieures » ; 2° « races civilisées dans le sens matériel » ; 3° « races civilisées dans le sens intellectuel, moral et religieux, Ariens et Sémites ». Cette classification lui permet de nuancer son propos sur l'iné­galité entre race indo-européenne et race sémitique : « Si la race indo­européenne n'était pas apparue dans le monde, il est clair que le plus haut degré du développement humain eût été quelque chose d'analogue à la société arabe ou juive : la philosophie, le grand art, la haute réflexion, la vie politique eussent été à peine représentés. Si, outre la race indo­européenne, la race sémitique n'était pas apparue, l'Egypte et la Chine fussent restées à la tête de l'humanité : le sentiment moral, les idées reli­gieuses épurées, la poésie, l'instinct de l'infini eussent presque entièrement fait défaut25. »

 

(p.184) Dans ses réflexions critiques sur les thèses de Bauer, publiées en février 1844 sous le titre « À propos de la question juive41 », le jeune Marx reprend à son compte certaines des accusations lancées par Bauer, mais en les réinterprétant dans le cadre de sa théorie « révolutionnaire » et anti­capitaliste désignant « l'argent » comme « le dieu jaloux d'Israël » et suppo­sant que « le dieu des Juifs s'est sécularisé et est devenu le dieu mondial42 ». Il y réaffirme notamment avec virulence la thèse de l'infécondité culturelle des Juifs dans tous les domaines : « Ce qui est contenu sous une forme abs­traite dans la religion juive, le mépris de la théorie, de l'art, de l'histoire, de l'homme considéré comme son propre but, c'est le point de vue réel et conscient, la vertu de l'homme d'argent. (...) La nationalité chimérique du Juif est la nationalité du commerçant, de l'homme d'argent. La loi sans fondement ni raison n'est que la caricature religieuse de la moralité et du droit sans fondement ni raison, des rites purement formels, dont s'entoure le monde de l'égoïsme43. »

 

(p.187) Dans la Chanson de Roland, l’armée de Charlemagne affronte des soldats éthiopiens issus de cette « race maudite qui est plus noire que l’encre ».

 

(p.189) Voltaire, traitant des peuples qui vivent encore comme des animaux et « dont la physionomie est aussi sauvage que les mœurs », assure que « les Nègres sont des êtres presque aussi sauvages, aussi laids que les singes. », ajoutant ailleurs que « c’est par là que les Nègres sont les esclaves des autres hommes ».

 

(p.190) L’ethnocentrisme, attitude universelle, ne saurait être confondu avec le racisme, construction historique.

 

(p.191) Il convient de souligner que le théoricien racialiste Gobineau était étranger aux courants antijuifs de son temps, et que son œuvre imprimée ne contient pas de passages exprimant une haine particulière visant les Juifs. Ce qu'on trouve dans l'Essai, c'est au contraire un éloge des Juifs qui se termine ainsi : « Et dans ce misérable coin du monde, que furent les (p.192) Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu'il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands"11. » Un passage d'un texte inédit de Gobineau, Ethnographie de la France, rédigé vers le milieu des années 1870102, montre cependant que Gobineau finit par se laisser imprégner par les clichés antisémites de son temps. Il y soutient notam­ment la thèse d'une incompatibilité entre la « race occidentale » (germa­nique) et la « race orientale » (les Juifs) en Alsace-Lorraine et affirme comme une vérité de fait qu'« en dépit des institutions et des lois le Juif demeure un objet agressif et un être déplaisant, partout où son originalité propre est en contact avec une autre originalité1"3 ».

 

(p.194) C'est néanmoins sur le principe racialiste affirmé par Disraeli que l'esprit dogmatique qu'est Knox fonde sa caractérisation des Juifs comme des parasites stériles, dénués de toute faculté créatrice et inaptes au travail, voués à ne vivre que par la ruse. Knox enchaîne ainsi les stéréotypes néga­tifs : « Mais où sont les paysans juifs, et les ouvriers juifs ? Le Juif ne peut-il pas cultiver la terre ? Pourquoi n'aime-il pas travailler de ses mains ? Le véritable Juif n'a pas d'oreille pour la musique, ni d'amour pour la science ou la littérature ; il n'invente rien ; il ne se livre à aucune recherche ; la théorie de Coningsby, appliquée au Juif avéré et cruel, n'est pas simplement une fable, elle est absolument démentie par toute l'Histoire123. » Poliakov a justement souligné la nouveauté de cette argumentation antijuive, tenant à ce que Knox « attribuait uniquement à leur race le parasitisme et la stérilité culturelle des Hébreux, défauts qu'il faisait remonter à la plus haute antiquité124 ». Dans ce discours racialiste où les Juifs sont globale­ment infériorisés, on peut distinguer deux registres métaphoriques, sur lesquels est confectionnée une multiplicité d'amalgames polémiques : celui du Juif-Noir et celui du Juif-Asiatique.

 

(p.200) À la fin des années 1930, le docteur Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, a largement contribué à rendre populaires ces caractéristiques à visée infériorisante du Juif, que le raciologue George Montandon, de son côté, s'efforce de présenter comme scientifiquement établies173. C'est à partir du milieu des années 1930 que le docteur George Montandon (1879-1944), professeur à l'École d'anthropologie de Paris depuis 1931, glisse vers un antisémitisme de plus en plus ordurier, qui le conduira à se rapprocher, en 1938, du propagandiste pro-nazi Henri-Robert Petit et de Céline, qui cite avec admiration « ce très irréprochable savant » et conseille vivement de le lire pour s'instruire sur la « question juive174 ». Selon Céline, Montandon fait partie de ces « judéologues » qui, «possè­dent leur science à fond, sur le bout des doigts, les rudiments, l'Histoire des Juifs, du complot juif depuis l'Ethnologie, la Biologie du Juif», et dont les « travaux sont célèbres, incontestés, fondamentaux175 ». En mars 1941, Montandon lance, avec son disciple Gérard Mauger, une « revue mensuelle de doctrine ethno-raciale et de vulgarisation scientifique » : L'Ethnie française, où les textes antijuifs sont surreprésentés. A la fin de son Histoire de l'antisémitisme, publiée en 1942, l'ancien compagnon d'armes de Drumont, Jean Drault, désormais instruit sur les caractères « négroïdes » ou « mongolo-négroïdes » du Juif, écrit à propos de ce dernier : « Sa mentalité de négroïde, si bien observée par Céline, le rendra toujours docile aux ordres de son rabbin talmudique, comme le primitif de la forêt équatoriale qui tremble devant son sorcier nègre176. » L'ouvrage de Jean Drault lui vaudra une lettre de Céline, publiée dans Le Réveil du peuple du 1er mai 1942 : « Votre ouvrage devrait être au programme des écoles, obligatoire. Les droits et les devoirs de l'Aryen, tout y est. Peut-être vous trouverais-je encore bien indulgent pour la chrétienté, que je mets sur le même plan que la juiverie, tel est mon extrémisme (...). Votre livre est une somme177. »

Dans son premier pamphlet paru en décembre 1937, Bagatelles pour un massacre, Céline, traitant de la « musique moderne », c'est-à-dire de la musique « judéo-négroïde » qu'est pour lui le jazz, affirme que « le sémite, nègre en réalité, n'est qu'une perpétuelle brute en tam-tam178 », puis dénonce: «La musique moderne n'est qu'un tam-tam en transition... C'est le nègre juif qui nous tâte pour savoir à quel point nous sommes dégénérés et pourris, notre sensibilité aryenne négrifiée179... » Mais il n'est point de dénonciation sans prophétie de malheur : « Le nègre juif est en train de faire dégringoler l'Aryen dans le communisme et l'art robot, à la mentalité de parfaits esclaves pour Juifs. (Le Juif est un nègre, la race (p.201)

sémite n'existe pas, c'est une invention de franc-maçon, le Juif n'est que le produit d'un croisement de nègres et de barbares asiates.)180 » Dans L'Ecole des cadavres, en 1938, Céline donne cette définition polémique des Juifs comme métis dangereux : « Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés qui doivent disparaître'81. » L'africanisation du « Juif négroïde » est l'un des thèmes récurrents du pamphlet : « Le Juif négroïde bousilleur, parasite tintamarrant, crétino-virulent parodiste, s'est toujours démontré foutrement incapable de civiliser le plus minime canton de ses propres pouilleries syriaques182. » Et de dénoncer la guerre conduite par les «judéo-négroïdes» contre la race aryenne : r « Juifs négroïdes contre Blancs. Rien de plus, rien de moins. Depuis l'Egypte, même ritournelle183. » Le Juif est perçu par Céline comme une puissance de métissage, dont le projet racialement destructeur est de réaliser le « méli-mélo racial à toute force » : « En somme, la réalisation d'un gigan­tesque cancer mondial, composé de toutes nos viandes pour la jouissance, la vengeance, la prédominance du juif. Lui, le bâtard, l'hybride le plus répugnant du monde prendrait à force de nous saloper, en comparaison, une petite allure intégrale, authentique, précieuse, raffinée184. » Quelle est pour Céline la « grande entreprise juive » ? La réponse tient en une phrase : « L'Asservissement total des goyes par pollutions systématiques, salopages forcenés, hybridations à toute berzingue, enculeries négroïdes massives185.

Dans une autre perspective, l'essentiaiisation biologisante du Juif apparaît comme une nouvelle élaboration de la xénophobie ciblée, à forte charge symbolique, visant les Juifs. À l'âge du nationalisme dont l'idéal moteur est la réalisation de l'homogénéité de la population nationale, le principal effet pratique de la racialisation revient à réduire l'éventail des « solutions » possibles de la « question juive » : elle permet notamment de récuser, au nom de la science, les voies de la ségrégation (le Juif étant par nature conquérant, il ne saurait respecter sa stricte condition ghettoïque) et de l'assimilation (le Juif étant par nature inassimilable), voire celle de la conversion (le Juif, par nature inconvertible, est toujours un faux converti). Il ne reste plus que les voies de l'expulsion et de l'extermination. Lors du premier meeting du Comité antijuif de France, organisé à la salle Wagram le 11 mai 1937, son président, l'agitateur antisémite Louis Darquier (dit « Darquier de Pellepoix »), indique aux militants antijuifs conviés la voie à suivre avant que la guerre n'éclate : « II faut, de toute urgence, résoudre la question juive : que les Juifs soient expulsés ou qu'ils soient massacrés186 ! » C'est au croisement de ces deux « solutions » qu'on rencontre Céline qui, en 1938, présente avec sa virulence propre son programme biopolitique de « nettoyage » : « Racisme d'abord ! Racisme avant tout ! (...) Désinfec­tion ! Nettoyage ! Une seule race en France : l'Aryenne ! (...) Les Juifs, hybrides afro-asiatiques, quart, demi nègres et proches orientaux, fornica-teurs déchaînés, n'ont rien à faire dans ce pays. Ils doivent foutre le camp. (...) Les Juifs sont ici pour notre malheur. (...) Ce sont les Juifs qui ont coulé l'Espagne par métissage. Ils nous font subir le même traitement. (...) Nous nous débarrasserons des Juifs, ou bien nous crèverons des Juifs, par guerres, hybridations burlesques, négrifications mortelles. (...)

 

(p.212) Dans un article paru en octobre 1881 dans Le Gaulois, Maupassant, décrivant à coups de stéréotypes répulsifs ce qu'il aurait vu des Juifs dans les régions du Sud algérien, ne cache pas qu'il « comprend » qu'on puisse les massacrer, d'abord en raison de leur laideur repoussante et de leur rapa­cité : « Dès qu'on avance dans le sud, la race juive se révèle sous un aspect hideux qui fait comprendre la haine féroce de certains peuples contre ces gens, et même les massacres récents. (...) Nous nous indignons violem­ment quand nous apprenons que les habitants de quelque petite ville inconnue et lointaine ont égorgé et noyé quejques centaines d'enfants d'Israël. Je ne m'étonne plus aujourd'hui (...). À Bou-Saada, on les voit, accroupis en des tanières immondes, bouffis de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme une araignée guette la mouche. (...) Les chefs, Caïds, Aghas ou Bach'agas, tombent également dans les griffes de ces rapaces qui sont le fléau, la plaie saignante de notre colonie, le grand obstacle à la civi­lisation et au bien-être de l'Arabe247. » Maupassant insiste particulièrement sur le pouvoir conféré par l'usure : « Le Juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabes, en effet, qui n'aient une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre. Il préfère renouveler son billet à cent ou deux cents pour cent. (...) Le Juif, d'ailleurs, dans tout le Sud, ne pratique guère que l'usure par tous les moyens aussi déloyaux que possible248. » L'écrivain supposé éclairé, défenseur du progrès ainsi que de « l'action civilisatrice » des peuples censés être les plus avancés sur l'échelle de la civilisation, en arrive à « comprendre » les réactions antijuives, voire à justifier implicitement les pogroms, reprenant à son compte, sans examen critique, les métaphores animalières les plus attendues de l'antisémitisme militant, de l'« araignée » au « rapace249 ».

 

(p.215) Prenons un autre exemple, dans la littérature fasciste à la française, d'une caractérisation négative du Juif où la dimension esthétique est domi­nante. En avril 1937, dans Le Franciste, organe du fasciste français Marcel Bucard, on peut lire cette description du «Juif errant » : « Qui n'a vu dans les rues de Paris cette silhouette caractéristique ? Il marche à pas menus, il trottine (...). Sa démarche est celle d'un rat. (...) Le grand jour l'effraye, le rend timide, mais dès que l'ombre descend, il se sent devenir arrogant. (...) Combien en trouvons-nous, (...) le poil noir, frisottant, mal semé, l'œil recouvert par un sourcil broussailleux, protégé par un verre de myope, afin d'éviter de vous regarder en face, la peau grasse et jaune, court, épais et trapu, la main molle, froide, grasse et humide, vivant de l'offre des clients18. » Les innombrables et répétitives descriptions d'inspira­tion physiognomonique qui, dans les portraits antijuifs des Juifs, recourent à l'animalisation de ces derniers, visent tout autant à provoquer chez le lecteur un « réflexe de répulsion », ainsi que le note l'historien Ralph Schor19. Dans son pamphlet contre Léon Bum, illustration supposée du « type juif », le pamphlétaire Laurent Viguier bestialise sa cible en oscillant entre l'image du chameau et celle du singe : « Le front et le menton fuient en laissant le nez en avant-garde. (...) On dirait que tous les organes ont été attachés à des ficelles et tirés d'un coup derrière la tête. Il en résulte les types lièvre, gazelle, chameau. (...) Les oreilles sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, extrêmement mal faites, énormes, épaisses, en feuilles de chou, avec tendance à être décollées de la tête et perpendiculaires au plan des joues comme des oreilles de singe20. »

 

 

23:07 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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