26/08/2010

Taguieff (further)

(p.101) Si Proudhon se montre souvent virulent dans les diatribes antijuives parsemées dans ses textes publiés de son vivant, il se déchaîne dans ses Carnets, qui font partie de ses œuvres posthumes107. On y rencontre cet écho de l'accusation voltairienne : « Les Juifs, race insociable, obstinée, infernale. Premiers auteurs de cette superstition malfaisante, appelée catho­licisme, dans laquelle l'élément juif furieux, intolérant, l'emporte toujours sur les autres éléments grecs, latins, barbares, etc., et fit longtemps les sup­plices du genre humain108. » On peut donc affirmer, d'une façon générale, (p.102) que la judéophobie a pris une forme « économique » au cours du XIXe siècle dans les milieux socialistes et anarchistes (mais aussi dans le tra­ditionalisme catholique), formant une synthèse idéologique persistante avec l'anticapitalisme. Le sordide usurier médiéval se transforme en ban­quier juif triomphant, donnant à l'époque qui commence son esprit propre : surgissement de l'anti-ploutocratisme.

C'est dans ce contexte que naît le « mythe Rothschild », mythe de la domination financière absolue qui se traduit par la dénonciation des Juifs en tant que « rois de l'époque109 », selon l'expression lancée en 1845 par le fouriériste Toussenel, que reprendra en 1886 le socialiste national-populiste Otto Bockel, dénonciateur professionnel du « capital exploiteur et parasi­taire », pour titrer l'un de ses pamphlets antisémites : Die Juden-Kônige Unserer Zeit]W. L'époque étant supposée dominée par la puissance de l'argent, l'évidence idéologique est que l'argent accumulé par les Juifs, comme par un « instinct » spécifique, leur garantit l'exercice du pouvoir réel111. Le 5 septembre 1846, dans The Northern Star, Friedrich Engels signe un article où il donne cette significative interprétation (et apprécia­tion) du succès du pamphlet de Georges Dairnvaell (Histoire édifiante et curieuse de Rothschild I", roi des Juifs) : « The success of this pamphlet (it has now gone through some twenty éditions) shows how much this was an attack in thé right direction112. » [Le succès de ce pamphlet (il en est aujourd'hui à une vingtaine d'édition) montre combien l'attaque portée frappait dans la bonne direction.] Pour l'éminent compagnon d'armes de Karl Marx, en 1846, pour le militant et le théoricien communiste, dénoncer Rothschild comme « le roi des Juifs » et « le chef des agioteurs », ou reprocher avec virulence aux Juifs « leur âpreté, leur insolence d'esclaves d'hier », « leur inextinguible besoin de fortune et de puissance113 », c'est viser et frapper « dans la bonne direction » ! Cette évaluation positive de la judéophobie anticapitaliste traversera tout le XIXe siècle et se trans­mettra au XXe dans les milieux révolutionnaires.

 

(p.108) En France, du côté de la gauche non socialiste, par exemple chez le démocrate Michelet, on rencontre à la même époque un usage semblable de l'argumentation universaliste contre le peuple juif, accusé d'avoir péché contre le genre humain en s'enfermant jalousement dans sa particularité. Le peuple juif « est toujours resté lui, fort et borné, indestructible et humilié, ennemi du genre humain et son esclave éternel », affirme Michelet, avant de prononcer ce qui ressemble bien à une malédiction : « Malheur à l'individualité obstinée, qui veut être à soi seule, et refuse d'entrer dans la communauté du monde156. » Pour Michelet, les Juifs ne sont pas seule­ment les « rois de l'époque », il les voit désormais « au trône du monde », grâce une ténacité sans pareille et à la richesse accumulée : « Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée. Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse ; affranchis par la lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres ; de soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde157. » Le démocrate Michelet rejoint ici le socialiste Fourier mais aussi le contre-révolutionnaire Bonald et tous les conservateurs affolés par les effets de l'émancipation des Juifs : dans le monde moderne où l'argent est roi, le Juif est le maître, ou risque fort de le devenir.

Il paraît encore aujourd'hui difficile de lire l'essai du jeune Marx sur la « question juive » sans verres teintés de rosé euphémisant, même lorsque le théoricien anticapitaliste brosse un portrait répulsif du « Juif réel », dis­tingué du «Juif du Sabbat », qu'on s'attendrait à trouver dans un pamphlet antijuif de l'époque158. Rappelons quelques passages de l'essai du jeune Marx qu'il semble impossible, même en les contextualisant comme il se doit, de ne pas interpréter comme judéophobes, visant à la fois le judaïsme comme religion, la judéité (l'identité juive) et la judaïcité (le peuple juif). On y trouve notamment l'esquisse d'une théorie de la « judaïsation » du monde moderne en tant que capitaliste, comme si « le dieu jaloux d'Israël », l'argent, s'était historiquement réalisé dans la « société bourgeoise » :

« Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l'utilité personnelle. Quel est le culte profane du Juif? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L'argent. (...) Une organisation de la société qui supprimerait les conditions préalables du trafic, et donc la possibilité du trafic, aurait rendu le Juif impos­sible. (...) Nous reconnaissons donc dans le judaïsme un élément antisocial actuel et général, qui a été porté jusqu'à son niveau présent par l'évolution historique, à laquelle les Juifs ont collaboré avec zèle sous ce rapport détes­table (...). Par lui et sans lui [le Juif], l'argent est devenu une puissance mondiale et l'esprit pratique juif l'esprit pratique des peuples chrétiens. Les Juifs se sont émancipés, dans la mesure où les chrétiens sont devenus des Juifs. (...) L'argent est le dieu jaloux d'Israël, devant lequel aucun autre dieu n'a le droit de subsister. Le judaïsme atteint son apogée avec l'achèvement de la société bourgeoise. (...) L'essence véritable du Juif s'est réalisée et sécula­risée universellement dans la société bourgeoise (...)159. »

Le capitalisme est ainsi interprété par Marx comme le judaïsme his­toriquement réalisé. C'est cette thèse qui a conduit un certain nombre d'historiens, à l'instar d'Edmund Silberner, à soutenir que l'essai du jeune (p.109) Marx constituait « la source de la tradition antisémite dans le socialisme moderne160 ». Ce texte peut par ailleurs être considéré comme la face visible de l'iceberg. La correspondance privée de Marx est en effet par- -semée de propos antijuifs ironiques, sarcastiques ou méprisants, incluant divers clichés et stéréotypes antisémites (« le petit Juif... », « le Youpin /Jüdel/ X... », « les Youpins », etc.)161. On peut y voir une confirmation de l'hypothèse selon laquelle, au-delà de ses textes de jeunesse, la haine de soi, chez Marx, s'est transformée en un mélange de haine et de mépris pour les Juifs162. Donnons-en quelques illustrations : « Le Juif Steinthal, au sourire mielleux...» (1857); «Le maudit Juif de Vienne [Max Friedlânder]... » (1859) ; «L'auteur, ce cochon de journaliste berlinois, est un Juif du nom de Meier... » (1860) ; Marx qualifie de «Juif» son médecin parce qu'il est pressé de se faire payer (1854) ; le banquier Bamberger fait selon lui partie « de la synagogue boursière de Paris », Fould est un «Juif de bourse », Oppenheim est « le Juif Sùss d'Egypte ». Le traitement réservé à Ferdinand Lassalle (1825-1864), grand leader du socialisme allemand, « ami » et compagnon de luttes de Marx - qui le déteste -, montre que ce dernier, loin de s'en tenir à une judéophobie politico-économique, pense selon des catégories racialistes, comme le montre ce passage d'une lettre à Engels datée du 30 juillet 1862 : « II est maintenant parfaitement évident à mes yeux que la forme de sa tête et [la texture de] ses cheveux montrent qu'il descend des Nègres qui se sont joints à la troupe de Moïse, lors de l'exode d'Egypte - à moins que sa mère ou sa grand-mère du côté paternel n'aient eu des relations avec un Nègre163. » Ailleurs, Marx dit du « petit Juif» Lassalle, de « ce négro-juif de Lassalle164 », qu'il surnomme parfois « le Youpin Braun » ou « notre Youpin Braun » (lettre à Engels du 25 février 1859), qu'il est « le plus barbare ^e tous les youpins de Pologne ». Supposant que l'exode des Juifs hors d'Egypte « n'est rien d'autre que l'histoire (...) de l'expulsion hors d'Egypte du peuple des lépreux dont un prêtre égyptien du nom de Moïse prit la tête » (lettre à Engels du 10 mai 1861), Marx en infère que « Lazare, le lépreux, est (...) le prototype du Juif, et donc aussi Lazare-Lassalle165 ». Après une visite que Lassalle lui a rendue à Londres, Marx écrit dans une -lettre datée du 30 juillet 1862 : « Eh bien, cette combinaison de judaïsme et de germanisme avec la substance négroïde donne nécessairement naissance à un produit étrange. L'indiscrétion de cet individu est elle aussi négroïde166. » Ces attaques clairement racistes sont d'autant plus abjectes que Lassalle, sur la demande de Marx, était intervenu en 1861 auprès du gouvernement prussien pour que ce dernier recouvre sa nationalité prussienne. Paradoxe qu'on peut dire tragique ou comique, Lassalle, issu d'une famille juive orthodoxe, ne cachait pas lui-même sa vive hostilité envers les Juifs : «Je n'aime pas du tout les Juifs, même je les déteste généralement167. » Autre déclaration de Lassalle, non dénuée d'humour : «Je hais les Juifs et je hais les journalistes ; malheureusement je suis l'un et l'autre168. » Marx et Lassalle haïssaient l'un et l'autre les Juifs, mais pas d'une seule voix.

Les propos judéophobes de Marx peuvent cependant être relativisés au regard des tirades négrophobes, gallophobes, polonophobes et russophobes (p.110) qui émaillent sa correspondance privée, où l'on trouve également nombre de poncifs nationalistes sur la supériorité culturelle des Allemands par rapport à l'« arriération » russe et à la « superficialité » française169. On ne saurait pour autant, chez ce représentant éminent de la pensée alle­mande, mettre simplement au compte d'une forte propension à la xéno­phobie sa critique radicale du judaïsme et de tout ce qui est juif. Ce qui empêche de placer sur le même plan, chez Marx, judéophobie et russo-phobie, par exemple, c'est sa théorisation, dans une perspective critique, des rapports entre judaïsme et capitalisme. Car si la critique du judaïsme apparaît, chez Marx, inséparable de la critique du capitalisme, qui est au centre de sa pensée, il s'ensuit que son antijudaïsme est également central. Ce qui permet de relativiser la judéophobie de Marx, c'est plus simple­ment le fait qu'il la partage avec la grande majorité de ses contemporains, à commencer par ceux qui se proposent de « transformer le monde ». Il y a là une constante idéologique de la posture révolutionnaire : en finir avec « le vieux monde », c'est commencer par en finir avec le judaïsme, ou plus précisément, avec « l'esprit juif » supposé être celui du capitalisme.

On pourrait multiplier les citations de déclarations judéophobes dues à des auteurs ou à des leaders socialistes ou révolutionnaires, d'origine juive ou non, à l'époque de Fourier, de Toussenel, de Bauer, de Marx et de Proudhon. Tous partent de la « question juive » (Judenfmgé) dont ils dramatisent les enjeux170. La haine des Juifs serait-elle une implication logique de l'engagement socialiste/révolutionnaire au xixe siècle ? L'une de ses présuppositions psychologiques ? L'un de ses thèmes les plus mobi­lisateurs ? Ces questions gênantes s'imposent aujourd'hui.

 

(p.116) En conclusion de son Discours d'ouverture des cours de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France, prononcé le 21 février 1862, Ernest Renan affirme avec l'autorité du savant qu'il est : « Dans tous les ordres, le progrès pour les peuples indo-européens consis­tera à s'éloigner de plus en plus de l'esprit sémitique209. » Vingt ans plus tard, en 1882, alors qu'une puissante vague antijuive balaie l'Europe, le programme de Gellion-Ganglar reste le même que celui de Renan : la « désémitisation » de l'Europe. Telle est la conclusion de son essai : « Le sémitisme doctrinal constitue le vrai, le seul péril social pour l'Europe, pour l'humanité. C'est le loup dans la bergerie : il faut l'en faire sortir210. » Le libre-penseur antisémite reste raisonnablement optimiste, à considérer l'« état actuel de la race sémitique », tout en exprimant sa hantise d'un métissage physique et culturel entre Sémites et Aryens : « Tout démontre la dégénération et la décadence croissantes de la race sémitique. Cette race a fait au monde le peu de bien qu'il était en elle de lui faire, et l'on n'a plus rien à espérer d'elle. Mais on a encore tout à craindre de l'infiltration de son sang et de ses doctrines dans les populations et les civilisations d'essence aryane. Il faut donc veiller et combattre, et reprendre le cri de Caton l'Ancien : "Et insuper censeo delendam esse Carthaginem." Ce que l'on peut traduire par cet autre cri de Voltaire : "Écrasons l'infâme211 !" »

C'est au nom de l'esprit des Lumières et du Progrès, sous l'égide de Voltaire, qu'est lancé cet appel à la vigilance contre le « sang » et l'« esprit » sémitiques. Mêlant le combat anticlérical et antireligieux à la lutte antijuive, Gellion-Danglar est loin d'être le seul « intellectuel » de gauche à raisonner ainsi.

 

(p.118) Autour de l'affaire Dreyfus : la gauche équivoque

 

En France, l'extrême gauche révolutionnaire a explicitement été antijuive tout au long du XIXe siècle - de Fourier et Toussenel à Blanqui224, Tridon225, Chirac, Regnard, Malon et Hamon, en passant par Proudhon226 -, sauf durant les quelques années où, sous la houlette de Jean (p.119) Jaurès, Lucien Herr, Bernard Lazare, Zola et Péguy, elle a choisi le camp dreyfusard227. Michel Winock rappelle que Jaurès lui-même, dans deux articles publiés les 1er et 8 mai 1895 dans La Dépèche de Toulouse, expli­quait que « sous la forme un peu étroite de l'antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire228 », et que le grand leader socialiste n'hésitait pas, à la veille de l'affaire Dreyfus, à « reprendre à son compte les arguments du lobby antisémite contre "la puissance juive22y" ». Pour les socialistes, le Juif, c'est toujours alors « l'usurier », métamorphosé en banquier ou en capitaliste. C'est seulement avec l'article publié par Emile Zola le 16 mai 1896 dans Le Figaro, « Pour les Juifs », que commen­cent à se dénouer les liens de connivence, voire de complicité, entre les milieux socialistes et les antisémites230. Mais il faut attendre la publication du «J'accuse» de Zola dans L'Aurore, le 13janvier 1898, pour que la plupart des socialistes (Jaurès compris) en finissent, ou plus exactement commencent à en finir avec leurs hésitations231. Car, quelques jours plus tard, le 20 janvier 1898, est rendu public un manifeste signé par 32 députés socialistes, dont l'argumentation exprime clairement l'anti­sémitisme « social » diffus de l'époque : « Les capitalistes juifs, après tous les scandales qui les ont discrédités, ont besoin, pour garder leur part de butin, de se réhabiliter un peu. S'ils pouvaient démontrer, à propos d'un des leurs, qu'il y a eu erreur judiciaire, ils chercheraient (...), d'accord avec leurs alliés opportunistes, la réhabilitation indirecte de tout le groupe judaïsant et panamiste [c'est-à-dire compromis dans le scandale financier du canal de Panama]. Ils voudraient laver à cette fontaine toutes les souillures d'Israël232. »

Plus significativement encore, Jaurès n'hésite pas à publier dans La Petite République, le 13 décembre 1898, un article où, sur le mode d'une critique compréhensive de Drumont se voulant habile, il reprend à son compte certains des thèmes de l'antisémitisme socialiste et varie pesam­ment sur les méfaits de la finance juive : « Si M. Drumont avait eu la clair­voyance qu'il s'attribue tous les matins, il se serait borné à dénoncer dans l'action juive un cas particulièrement aigu de l'action capitaliste. Comme Marx, qu'il citait l'autre jour à contresens, il aurait montré que la concep­tion sociale des Juifs, fondée sur l'idée du trafic, était en parfaite harmonie avec les mécanismes du capital. Et il aurait pu ajouter sans excès, que les Juifs, habitués par des spéculations séculaires à la pratique de la solidarité et façonnés dès longtemps au maniement de la richesse mobilière, exerçaient dans notre société une action démesurée et redoutable. Ce socialisme nuancé d'antisémitisme n'aurait guère soulevé d'objections chez les esprits libres233. »

Alors même que les socialistes sont censés avoir totalement désavoué l'antisémitisme des milieux antidreyfusards, le socialiste emblématique qu'est Jaurès fait des concessions telles à l'adversaire présumé (Drumont) qu'il paraît s'aligner sur les positions antijuives. Cet article ne peut en effet que légitimer l'association du Juif et du « trafic », et renforcer le stéréotype du Juif financier malfaisant. Bref, on peut considérer comme établi que, «jusqu'en 1898, l'antisémitisme n'est perçu par l'ensemble de la gauche - et particulièrement par les socialistes - ni comme un opprobre ni (p.120) comme une menace sérieuse234 ». C'est seulement après le ralliement des milieux socialistes à la cause dreyfusarde que les passions judéophobes paraîtront se fixer exclusivement à droite, du côté des vaincus de « l'Affaire ». Mais ce déplacement idéologique a souffert de nombreuses exceptions, la plus notable étant celle que représenta le penseur révolu­tionnaire qu'a été le grand théoricien de la grève générale, Georges Sorel235. Dans un article intitulé très académiquement « Les aspects juridi­ques du socialisme », paru dans la Revue socialiste en octobre 1900, Sorel confie à son public militant ses réflexions singulières sur l'antisémitisme, alors que l'affaire Dreyfus est encore dans toutes les têtes : « L'antisémi­tisme fournit aux âmes ingénues et dénuées de toute connaissance écono­mique un moyen facile pour se rendre compte du mécanisme du capita­lisme moderne (...) ; tout le mal provient des vices d'une race, agissant en vertu de tendances ataviques ; rien n'est plus simple que cela : et cette simplicité est la raison même de la force de la doctrine. Mais il manque à l'antisémitisme une véritable dogmatique (...)236. »

Si, pour Sorel écrivant en 1900, les antisémites doivent s'efforcer de progresser en matière doctrinale, à partir des premiers mois de 1906, Sorel bascule lui-même dans la haine affichée pour les Juifs, amalgamant, dans sa polémique contre Jaurès, «Juifs » et « jauressistes » (« Les Juifs de L'Huma­nité »), dénonçant « les grands Youpins » qui soutiennent le journal L'Humanité, imaginant une campagne du « parti juif » contre lui, ironisant sur les « youpins » et les « circoncis », s'indignant de ce que « Péguy a une clientèle de 300 Juifs qu'il ne veut pas trop froisser », félicitant les roya­listes de l'Action française qui « ne veulent pas se laisser faire par les Juifs237 ». Vers la fin de l'année 1911, la judéophobie de Sorel se radicalise, comme le montre son article de janvier 1912 sur Urbain Gohier, ex­dreyfusard lui-même devenu un antijuif virulent et déclaré en 1906, lorsqu'il publie son pamphlet La Terreur juive. Manifestement d'accord avec la vision judéophobe de Gohier, mais recourant prudemment à une question rhétorique, Sorel s'interroge avec une naïveté feinte : « Urbain Gohier a-t-il donc tort de soutenir que les Français doivent défendre leur État, leurs mœurs et les idées contre les envahisseurs juifs qui veulent tout dominer, comme les Américains défendent leur marché du travail contre les envahisseurs asiatiques238 ? »

C'est dans sa polémique contre les intellectuels juifs dreyfusards, tel Joseph Reinach, que Sorel se laisse emporter par la haine, allant jusqu'à justifier l'antisémitisme comme une réaction « nécessaire » au comporte­ment des « Intellectuels juifs » qui « se prennent pour des petits Messies » et prétendent que les Juifs ont toujours joué un rôle révolutionnaire (thèse commune à Joseph Reinach et à Bernard Lazare), provoquant ainsi des « colères légitimes » : « Les Juifs agiraient en personnes sages s'ils repous­saient franchement la fantastique philosophie de l'histoire dont Joseph Reinach s'est fait le garant ; car en adoptant une doctrine aussi absurde pour éclairer leur conduite, ils rendent un certain antisémitisme nécessaire. Nul ne songerait chez nous à regarder les Juifs comme des ennemis du pays, si ceux-ci consentaient à vivre en simples citoyens exerçant un (p.121) métier honorable  quelconque,  s'occupant de  leurs  œuvres religieuses, coopérant à la culture générale dans la mesure du possible239. »

La relative fixation des passions antijuives à droite pendant « l'Affaire » -sera en réalité une simple parenthèse historique, comme le montre la flambée de haine antijuive qui, au cours des années 1930 et jusque sous l'Occupation (combien de socialistes pacifistes sont-ils devenus des colla-borationnistes enthousiastes !), touchera les gauches - organisations syndi­cales comprises - autant que les droites. Par ailleurs, la gauche et l'extrême gauche ont fourni un grand nombre de transfuges à l'extrême droite, transfuges dont l'antisémitisme n'a rien à envier à celui qu'ils pouvaient trouver dans le champ d'influence de d'Action française. Il convient de n'oublier ni l'ex-communiste Doriot ni l'ex-socialiste Déat. Ni l'ex-communiste George Montandon, devenu à la fin des années 1930 l'un des plus virulents dénonciateurs de « l'ethnie juive », qu'il appelle en 1939 « l'ethnie putain240 ». Ni l'ex-radical Henri Labroue, qui finit par obtenir la chaire d'histoire du judaïsme en Sorbonne, créée par le gouvernement de Pierre Laval le 6 novembre 1942241. Ni bien sûr le « pacifiste » Céline, qu'on situe au début des années 1930 dans la filiation de Zola et d'un certain populisme de gauche242. C'est ainsi qu'il sera d'ailleurs encore perçu sous l'Occupation. L'essayiste pro-nazi Louis Thomas, dans un livre de combat publié en 1942, Les Raisons de l'antijudaïsme, où il se propose d'expliquer pourquoi il faut se réjouir de ce que, « dans la Nouvelle Europe en train de se construire par le fer et par le feu, il n'y aura pas de place pour les Juifs243 », dédie son pamphlet à Céline en termes mi-populistes mi-misérabilistes : « À Louis-Ferdinand Céline qui a vigoureusement dénoncé les Juifs parce que, médecin des pauvres, il les a vus très malheu­reux sous la domination des Yids qui s'étaient emparés de la France244. » Céline, ennemi des Juifs, est donc du côté du peuple, du côté des pauvres.

Il suffit de considérer comment certains socialistes belges se compor­tent face à la « question juive » pour relativiser l'accalmie française. Le juriste et homme politique Edmond Picard (1830-1921), l'un des leaders du Parti ouvrier belge, qu'il ne quittera qu'en 1906, et l'un des principaux doctrinaires de l'antisémitisme à base raciale dans les années 1890, se pré­sente volontiers comme un disciple de l'antidreyfusard et anti-socialiste Gustave Le Bon, en même temps que de Toussenel, Proudhon, Tridon, Broca et Gobineau (!). Ce dirigeant socialiste commence sa carrière d'idéologue antisémite en publiant en 1892 un livre-manifeste : Synthèse de l'antisémitisme. La Bible et le Coran. Les Hymnes védiques. L'art arabe. Les Juifs au Maroc245. Il ne cache pas qu'il voit dans l'émancipation des Juifs l'origine du «péril juif» qu'il dénonce, un péril qu'il décrit comme le grand effet pervers de la Révoluton française : « Cette invasion sémite for­midable date à peine de 1789 et des réformes réalisées par la Révolution dans le sens de l'égalité et de la fraternité. Les Juifs étaient, jusqu'alors, des serfs. Imbus de préjugés humanitaires, convaincus surtout de l'équivalence des races, renouvelant ainsi, sous une autre forme, la fable religieuse du couple adamique, les hommes de cette grande époque ont détaché les fers de ces prisonniers et leur ont ouvert les portes. Ceux-ci sont en passe de devenir nos maîtres246. »

 

(p.124) Suite soviétique

 

L'antisémitisme de gauche a été « déracialisé » dans l'idéologie marxiste-léniniste. Mais la transmission des stéréotypes antijuifs de l'anti-capitalisme révolutionnaire n'en a guère souffert. Face à la judéophobie expressément raciste du IIIe Reich, les idéologues soviétiques pouvaient, à la condition de tenir un discours « antiraciste » intransigeant, réactiver l'imaginaire antijuif de la tradition révolutionnaire et dénoncer, en tant que « réactionnaires », les « cosmopolites » et les « sionistes ». Dans un régime totalitaire dont les éditions d'État s'intitulaient « Éditions du Progrès », la haine des Juifs et ses instrumentalisations politiques prenaient nécessairement une couleur « progressiste ». Il suffisait de dénoncer l'ennemi comme « réactionnaire263 ». Relayé par les communistes (en France comme ailleurs) - surtout depuis les années 1960 -, l'« antisionisme » soviétique était indissociable, dans la langue de bois, d'un anticapitalisme révolutionnaire et d'un anti-impérialisme radical. La tactique rhétorique utilisée par les Soviétiques consistait à dénoncer à la fois « l'antisémitisme » et « le sionisme », au nom d'une position « progressiste ». Ce mode indi­rect de stigmatisation des Juifs est devenu un lieu commun du discours de gauche, qu'il soit communiste ou non. Il est souvent couplé avec un autre argument fallacieux, également mis en circulation par la propagande sovié­tique : la thèse que « l'antisémitisme » serait provoqué par le comporte­ment intolérable des « sionistes », accompagnée de la suggestion que ces derniers tireraient profit, à divers^ égards, de « l'antisémitisme » qu'ils ins-trumentaliseraient cyniquement. À la fin d'un libelle antiaméricain publié en 1985 à Moscou, on pouvait lire : « L'antisémitisme, sous toutes ses formes et manifestations, est alimenté pour une grande part par la poli­tique provocatrice des sionistes eux-mêmes264. »

(…)

Les attaques contre le « sionisme » se multiplient à partir du début des années 1960 en URSS, mais c'est surtout après la guerre des Six-Jours (5-10 juin 1967) que la propagande antisioniste se déchaîne, en URSS comme en Pologne ou en Tchécoslovaquie. En Pologne, les Protocoles des Sages de Sion font leur réapparition en 1968, dans un contexte où le

(p.125) «complot sioniste» est consensuellement dénoncé266. Le 5juillet 1967, devant les élèves des écoles militaires assemblés au Kremlin, Leonid Brejnev déclare, pratiquant la reductio ad Hitlerum vis-à-vis d'Israël : « Les agresseurs israéliens se conduisent comme les pires des bandits. Il semble qu'ils veuillent, par les atrocités qu'ils commettent contre la population arabe, imiter les crimes des envahisseurs hitlériens267. » louri Ivanov publie à Moscou, au début de 1969, un pamphlet qui devient aussitôt un best-seller dans le genre : Attention : Sionisme !, où il dénonce « l'alliance sio­niste internationale » qui « fait la liaison, joue le rôle d'intermédiaire secret entre les/forces les plus réactionnaires des États impérialistes, en premier lieu les États-Unis (...), et les militaristes israéliens268». En janvier 1969, un article intitulé « Qui servent les "Prophètes" du sionisme ? » explicite l'assimilation d'Israël à l'Allemagne nazie : « Le peuple juif n'a jamais été comme les autres peuples (...). Si on remplace le mot "peuple" par ceux de "race aryenne", on pourrait aisément, à la place du titre de "président de l'Organisation sioniste mondiale", celui de Nahum Goldmann, écrire "le Fùhrer Adolf Hitler". Et il n'y a rien de surprenant à cela. Le sionisme et le fascisme sont tous les deux fondés sur un nationalisme éhonté, un chauvinisme bourgeois qui affirme, dans son propre intérêt, les "droits" spéciaux d'une seule nation en violant les droits des autres nations : leur exploitation économique, leur persécution politique et parfois même leur extermination physique (génocide)269. »

Une fois fermée la longue parenthèse de l'« antisionisme » soviétique, ses héritiers se proposent, au début du xxf siècle, d'en finir avec la « mondialisation libérale » et d'en découdre avec « l'axe américano-sioniste », censé représenter les « nouveaux maîtres du monde ». La vieille histoire n'a pas fini d'être racontée.

 

 

 

23:08 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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