26/08/2010

Taguieff (further)

(p.147) Le royaliste et antisémite Roger Lambelin, publiciste proche de l'Action française connu pour avoir réalisé en 1921 l'une des premières éditions françaises des Protocoles des Sages de Sion148, pose à la fin de son pamphlet paru en 1928 sous le titre Le Péril juif '— Les Victoires d'Israël, dans le chapitre conclusif intitulé « Israël dominera-t-il le monde ? », la ques­tion de la réaction d'autodéfense des nations se sentant menacées par le «péril juif», saisi dans toutes ses dimensions : économique, sociale, poli­tique et culturelle. Le «péril juif» est fantasmé par Lambelin comme invasion, infiltration et contamination. Il faut donc, pour ce défenseur du monde chrétien en péril, se défendre contre les Juifs à plusieurs titres, selon que ces derniers sont perçus comme des étrangers indésirables ou des intrus, des ennemis redoutables ou des corrupteurs du corps social et de l'esprit public. L'antisémite militant esquisse un programme antisémite global ordonné à deux principes fondamentaux : la ségrégation stricte et la discrimination systématique. Extrayons quelques propositions de ce pro­gramme, comportant un volet national et un volet international :

« II serait prudent d'empêcher les Juifs d'être officiers, fonctionnaires, députés ou sénateurs, membres des corps enseignants, etc. (...) En dehors des devoirs nationaux (...), n'y aurait-il pas des ententes à établir entre les peuples désireux de conserver leur indépendance politique, économique ? Il faut assurément que ces peuples possèdent des gouvernements forts et conçoivent à peu près de la même façon les nécessités qui s'imposent d'écarter les indésirables, de se défendre contre de redoutables invasions spirituelles et matérielles. (...) Il ne s'agirait nullement de tractations d'ordre politique, mais simplement de s'efforcer d'organiser une défense en commun contre des périls également redoutables pour tous les pays. N'organise-t-on pas entre nations des défenses contre certaines maladies contagieuses? (...) Que l'on commence, chacun dans sa sphère, par relever le mur moral qui, pendant tant d'années, sépara du Juif les chrétiens et les mahométans. Avant d'interdire aux Flébreux d'être officiers ou fonctionnaires publics (...), commençons par nous conformer aux instructions si sages des Papes d'autrefois. Évitons d'entretenir avec eux des relations quelconques, de les introduire dans nos familles. Ne donnons pas notre clientèle à des grands magasins, à des comptoirs d'alimentation dont les dirigeants ou les capitaux sont juifs. (...) Qu'en aucune circonstance ils [les chrétiens] ne les associent à leurs affaires149 ! »

(p.148) Lambelin termine l'exposé de son programme d'action par l'énoncé de quelques mesures à prendre contre la « judaïsation » culturelle de la France, qui revienne à un boycottage systématique de tout ce qui est d'origine ou d'inspiration juive :

« Et comme les plus petites choses ont leur importance, évitez d'aller au théâtre entendre des œuvres juives ; évitez et conseillez à vos amis d'éviter la lecture de romans juifs et d'inspiration juive, même si ces romans ont bénéficié de prix ou de récompenses académiques ; n'allez pas admirer les films hébraïques présentés dans les plus luxueux cinémas. Soyez logiques avec vous-mêmes si vous avez conscience du péril juif5". »

Après cette série de conseils illustrant de façon frappante l'antisémi­tisme culturel des milieux traditio-nationalistes catholiques151, Lambelin légitime son propos en se référant à l'autorité incontestée qu'est, depuis la fin du XIXe siècle, le marquis de La Tour du Pin La Charce, idéologue catholique, nationaliste et contre-révolutionnaire qui fut un compagnon d'armes d'Albert de Mun :

« Ayez toujours devant les yeux le mot qu'aimait à répéter le colonel de La Tour du Pin, l'un des plus grands sociologues de notre temps : "Les Juifs sont des étrangers et des étrangers dangereux." S'il plaît à Dieu, ces modestes efforts individuels, suivis d'efforts nationaux et internationaux auront un effet utile et permettront de mettre définitivement un terme à ces victoires d'Israël, si menaçantes, si formidables et encore si mal connues152. »

Dans un texte célèbre daté du 16 octobre 1898, « La question juive et la révolution sociale », le légitimiste René de La Tour du Pin résumait en effet son programme d'« émancipation » par l'énoncé de trois points : « I. Ne traiter les Juifs que comme des étrangers, et des étrangers dange­reux ; IL Reconnaître et abjurer toutes les erreurs philosophiques, politi­ques et économiques dont ils nous ont empoisonnés ; III. Reconstituer dans l'ordre économique comme dans l'ordre politique les organes de la vie propre, qui nous rendaient indépendants d'eux et maîtres chez nous153. »

 

(p.152) Du début du XIXe siècle au début du XXe, la judéophobie conspirationniste, par exemple, s'est large­ment nourrie de faux antijuifs ou anti-judéo-maçonniques, le premier en date étant vraisemblablement la prétendue lettre du capitaine Jean-Baptiste Simonini que l'abbé Barruel, célèbre idéologue de la Contre-Révolution et de l'anti-maçonnisme, disait avoir reçue de Florence en août 18066. Après avoir circulé tout au long du XIXe siècle, la prétendue lettre de Simonini (personnage fictif) sera publiée en juillet 1878 par la revue catholique traditionaliste Le Contemporain, puis régulièrement utilisée par les propagandistes antijuifs. Le contenu de cette lettre peut se résumer par l'affirmation, sur le mode de la révélation d'un secret inavouable, que les Juifs sont à l'origine de toutes les « sociétés secrètes » ou e« sectes » anti­chrétiennes et à la tête de toutes les conspirations contre l'Église et contre la monarchie. Donc que les Juifs, à travers leur instrument privilégié qu'est la franc-maçonnerie, sont responsables des révolutions. Son importance tient à ce que l'on y rencontre pour la première fois, d'une façon expli­cite, le thème de la direction juive de la franc-maçonnerie, qui constituera le noyau dur de la propagande anti-judéo-maçonnique soutenue, voire orchestrée par l'Église au cours du dernier tiers du XIXe siècle.

La « lettre de Simonini » est un faux et constitue l'un des premiers textes précurseurs des Protocoles des Sages de Sion, le plus célèbre des faux antijuifs modernes7 qui, publié pour la première fois en Russie en 1903, commencera son tour du monde à partir de 1920, une fois traduit en alle­mand, en anglais, en polonais, en hongrois et en français. Les Protocoles véhiculent le thème typiquement conspirationniste du « Programme de la conquête du monde par les Juifs », pour reprendre le titre de la première publication en Russie dans le journal d'extrême droite Znamia (« Le Dra­peau »), fin août/début septembre 1903, du faux, présenté par son traduc­teur comme étant les « Protocoles des séances de l'union mondiale des francs-maçons et des Sages de Sion8 ». Mais cette attribution des Protocoles aux «judéo-maçons » est aussitôt concurrencée par l'attribution du docu­ment aux « sionistes ». Dès les premières publications du faux en Russie, entre 1903 et 1906, le « sionisme » est fictionné comme un projet secret de domination du monde, révélé notamment par les Protocoles. Il est ainsi transformé en un puissant mythe répulsif dont l'expression aujourd'hui courante de « sionisme mondial » représente le dernier avatar. Éditeur, en 1905, de la version complète la plus diffusée des Protocoles, le mystique et écrivain religieux orthodoxe Serge Alexandrovitch Nilus (1862-1929) finit par se rallier à la thèse de l'origine sioniste du document « révélateur ». Dans la dernière édition, publiée en janvier 1917, de son livre contenant les Protocoles, sous le nouveau titre // est tout près, à la porte... L'Antéchrist approche et le règne du Diable sur terre est proche, Nilus attribue clairement le « document » aux dirigeants du sionisme : « Ces Protocoles ne sont rien d'autre qu'un plan stratégique pour conquérir le monde et le placer sous (p.153) le joug d'Israël, (...) un plan élaboré par les dirigeants du peuple juif (...), finalement présenté au Conseil des Sages par le "Prince de l'Exil", Théodore Herzl, lors du premier Congrès sioniste (.. .)9. »

(…)

II faut également mentionner, parmi les plus diffusés de ces faux qui serviront de modèles aux Protocoles, le fameux « Discours du Rabbin » (diffusé en Russie dès 1872), ainsi que la pseudo-Lettre des Juifs d'Arles et la pseudo-Réponse des Juifs de Constantinople, faux fabriqués à la fin du XVIe siècle, mais dont l'exploitation antijuive systématique ne sera lancée qu'en 1882, dans le cadre d'une vision antimoderne à tendance apocalyptique12, par le chanoine Emmanuel Chabauty, dans son pamphlet titré Les Juifs, nos maîtres ! Documents et développements nouveaux sur la ques­tion juive^. Commençons par le « Discours du Rabbin14 ». En 1872 est tra­duit en russe, et publié à Saint-Pétersbourg sous la forme d'un document révélateur, un chapitre extrait du roman de Hermann Goedsche (sous le pseudonyme de Sir John Retcliffe), Biarritz (Berlin, 1868), chapitre inti­tulé : « Dans le cimetière juif de Prague ». Publié séparément comme s'il s'agissait de la narration d'une réunion tenue effectivement, ce texte, « Le cimetière juif de Prague et l'assemblée des douze tribus d'Israël », décrit une assemblée nocturne ressemblant fort à une cérémonie occulte, durant laquelle les représentants des douze tribus d'Israël exposent les divers aspects d'un plan de conquête du monde, ainsi que le confirme le Grand Rabbin. À bien des égards, cette scène s'inspire de la réunion maçonnique imaginée par Alexandre Dumas dans son roman Joseph Balsamo (1849), où est relatée la rencontre, le 6 mai 1770, entre Cagliostro, chef des Supé­rieurs Inconnus, et d'autres Illuminés15. Le complot des Illuminés vise à (p.154) placer la France des Lumières et de la Révolution future à la tête de l'humanité, grâce aux efforts conjugués de trois cents frères représentant chacun dix mille associés, soit trois millions d'affiliés ayant juré « obéis­sance et service16 ». Par une série de transformations, le complot de Cagliostro et des Illuminés deviendra le complot juif mondial. On trouve dans l'extrait du roman de Goedsche la plupart des thèmes des Protocoles des Sages de Sion, qui paraissent n'en constituer qu'une version développée :

« Nos pères ont légué aux élus d'Israël le devoir de se réunir, au moins une fois chaque siècle, autour de la tombe du grand maître Caleb, saint rabbin Syméon-ben-Ihuda, dont la science livre, aux élus de chaque génération, le pouvoir sur toute la terre et l'autorité sur tous les descendants d'Israël. Voilà déjà dix-huit siècles que dure la guerre du peuple d'Israël avec cette puissance qui avait été promise à Abraham, mais qui lui avait été ravie par la Croix. Foulé aux pieds, humilié par ses ennemis, sans cesse sous la menace de la mort, de la persécution, de rapts et de viols de toute espèce, le peuple d'Israël pourtant n'a point succombé ; et, s'il s'est dispersé sur toute la surface de la terre, c'est que toute la terre doit lui appartenir. (...) Lors donc que nous nous serons rendus les uniques possesseurs de tout l'or de la terre, la vraie puissance passera entre nos mains, et alors s'accompliront les promesses qui ont été faites à Abraham. (...) Si l'Or est la première puissance de ce monde, la seconde est sans contredit la Presse. (...) Il faut, autant que possible, entre­tenir le prolétariat, le soumettre à ceux qui ont le maniement de l'argent. Par ce moyen, nous soulèverons les masses, quand nous le voudrons ; nous les pousserons aux bouleversements, aux révolutions, et chacune de ces catas­trophes avance d'un grand pas nos intérêts intimes et nous rapproche rapidement de notre unique but : celui de régner sur la terre, comme cela a été promis à notre père Abraham17. »

 

(p.155) L'autre faux significatif d'avant l'ère des Protocoles, la pseudo­correspondance des Juifs d'Arles et de Constantinople26, est exploité en 1882 par le chanoine Emmanuel Chabauty, dans Les Juifs, nos maîtres !, ouvrage d'inspiration apocalyptique où il s'efforce d'établir que Satan, à travers le complot judéo-maçonnique qui explique la multiplication des révolutions, prépare le triomphe de l'Antéchrist juif et la domination mondiale des Juifs27. Chabauty commence par reproduire un document qu'il donne pour une preuve de sa thèse : il s'agit de deux lettres datées de 1489 - trois ans donc avant l'expulsion des Juifs d'Espagne, en 1492 -, l'une envoyée par les Juifs d'Arles (ou d'Espagne, selon une première version) aux Juifs de Constantinople, l'autre envoyée par ces derniers en réponse aux questions posées par leurs coreligionnaires d'Arles (ou (p.156) d'Espagne)28. Dans une première version (mentionnant les Juifs d'Espagne), ces lettres ont été publiées en 1583 à Paris, par un certain Julian Medrano, en espagnol, dans un recueil d'anecdotes plaisantes29. Elles ont été ensuite publiées dans une seconde version (mentionnant les Juifs d'Arles), en français, dans l'ouvrage d'un certain Jean-Baptiste Bouis, prêtre d'Arles, La Royalle Couronne des Roys d'Arles, paru en 16403". Prenons la version française, utilisée par Chabauty. Les Juifs d'Arles s'inquiétant de la conduite à tenir face à l'injonction du roi de France leur demandant de se convertir ou de partir, de choisir donc entre le baptême et l'expulsion, le prince des Juifs de Constantinople (qui signe « Ussuff», c'est-à-dire Joseph31) leur conseille de ne pas quitter le pays d'accueil et de s'y convertir afin de pouvoir, par diverses ruses, en devenir un jour les maîtres, étape sur la route menant à la domination du monde. C'est donc dans la prétendue « Réponse des Juifs de Constantinople » qu'un anti-judéo-maçon convaincu comme Chabauty pouvait voir une preuve irré­cusable de l'existence d'un projet juif de domination du monde. Ce pré­tendu projet comporte une énumération de conseils tactico-stratégiques : par des ruses ou des minicomplots, il s'agit de ruiner les chrétiens, de les tuer, de détruire leur religion, afin d'éliminer tout ce qui pourrait faire obstacle à la conquête juive du monde.

(…)

Cent vingt ans plus tard, l'interprétation démonisante de la révolu­tion bolchevique, au moment où les Protocoles s'imposent comme la grille permettant de décrypter la marche du monde, s'est modelée sur cette lecture conspirationniste de la Révolution française, qui a fait tradition au XIXe siècle, non sans fusionner avec la vision du complot juif international33. En février 1920, alors que les Protocoles viennent tout juste d'être traduits en anglais, Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, reprend à son compte la vision conspirationniste de la Révolution bolche­vique diffusée par les émigrés russes antisémites, anti-maçons et anti­bolcheviks : « Ce mouvement parmi les Juifs n'est pas nouveau. Depuis l'époque de Spartacus Weishaupt34, en passant par celle de Karl Marx, (p.157) pour en arriver maintenant à celle de Trotski (Russie), Bêla Kuhn (Hon­grie), Rosa Luxemburg (Allemagne) et Emma Goldman (États-Unis), cette conspiration mondiale pour anéantir la civilisation et pour recons­truire la société sur la base de l'arrêt du développement, d'une méchanceté envieuse et d'une impossible égalité n'a fait que s'étendre régulière­ment. Comme l'a si bien montré un auteur moderne, Mrs. Webster, elle a joué un rôle clairement perceptible dans la tragédie de la Révolution française. Elle a été le ressort de tous les mouvements subversifs au cours du XIXe siècle (.. .)35. »

 

(p.157) Henry Ford, entrepreneur d'antisémitisme

 

En 1920, aux États-Unis, l'industriel et milliardaire Henry Ford (1863-1947), conseillé par son bras droit Ernest G. Liebold, décide de financer la diffusion des principaux thèmes d'accusation antijuifs s'inspirant des Protocoles, et utilise pour ce faire les services d'antisémites russes ou allemands : l'avocat Boris Brasol (ancien membre dirigeant des Centuries noires)38, August Mùller ou Nathalie de Bogory, auxquels vont s'ajouter le comte A. I. Cherep-Spiridovitch, ami de Brasol39, et Pacquita de Chichmarev, dite Leslie Fry, chargée par Ford de chercher partout dans le (p.158) monde des preuves de l'authenticité des Protocoles4". De novembre 1920 à mai 1922, Ford publie sous le titre générique : The International Jew (sans nom d'auteur sur la couverture), en quatre tomes, une sélection d'articles parus à partir du 22 mai 1920 (et jusqu'en janvier 1922), sous sa direction et celle de son rédacteur en chef William J. Cameron, dans son hebdoma­daire à forte diffusion (300 000 exemplaires), The Dearborn Independen^, distribué à l'échelle nationale par les concessionnaires automobiles Ford42. Le tirage du premier volume du Juif international, paru en novembre 1920, est considérable : un demi-million d'exemplaires43. Il est significativement sous-titré : The World's Foremost Problem (« Le principal problème mon­dial »). Mais l'objectif que Ford et ses collaborateurs se sont donné en publiant en volume séparé cette collection d'articles, c'est d'américaniser le système d'accusations véhiculé par les Protocoles, c'est-à-dire, pour l'essentiel, d'acclimater le mythe du complot juif, en illustrant les « thèses » des Protocoles par des exemples tirés de la vie politique, économique et culturelle américaine.

 

(p.159) Sous l'influence de son secrétaire personnel et éminence grise, Ernest G. Liebold, antisémite fanatique59, Ford s'est vite convaincu de F authenti­cité des Protocoles, depuis que le « document », introduit aux États-Unis par Boris Brasol, puis traduit en américain par Nathalie de Bogory pour les services secrets américains, lui a été transmis en 191960. En 1922, dans son autobiographie intitulée Ma vie et mon œuvre, Ford s'efforce de justifier la publication dans son hebdomadaire de cette longue série d'articles contre les Juifs : « Certains courants d'influence ont été observés, dans ce pays, qui ont causé une détérioration marquée de notre littérature, de nos divertissements, de notre conduite sociale ; le travail s'est départi du sens profond qu'il avait autrefois ; on constate partout une chute des principes moraux. Le fait que ces influences prennent toutes leur origine au sein d'une même entité raciale est à prendre en sérieuse considération (...). Notre livre ne prétend pas avoir dit le dernier mot sur les Juifs en Amé­rique. Il ne fait que relater leur impact présent dans ce pays. Il suffit que les gens apprennent à identifier l'origine et la nature des influences qui (p.160) évoluent autour d'eux. Que le peuple américain comprenne une bonne fois qu'il n'y a pas de dégénérescence naturelle, mais une subversion pré­méditée qui nous meurtrit : dès lors, il sera sauf. »

Faire connaître les Protocoles et révéler leur contenu, c'est pour Ford lutter contre les Juifs, selon un principe simple : on ne peut lutter effica­cement contre des ennemis cachés, redoutables manipulateurs occultes, qu'en dévoilant leurs secrets. Dans Le Juif international, cette vision du combat « culturel » contre les Juifs est sans cesse affirmée : « Le Pro­gramme juif échoue dès lors qu'il a été perçu et identifié62. » Attribués à Ford, propriétaire internationalement célèbre de l'hebdomadaire The Dear-born Independent, les articles publiés sous le titre The International Jew sont en réalité dus à Cameron, Brasol et Millier. L'ouvrage, dans une version abrégée en deux volumes, est rapidement traduit en allemand et publié en 1921-1922 par les soins de Theodor Fritsch (1852-1933), le « Vieux Maître de l'antisémitisme » allemand63, fondateur et directeur d'une maison d'édition spécialisée en littérature « volkisch » et antisémite (Hammer-Verlag)64. Ce recueil d'articles sera lu et apprécié par Hitler lui-même, qui parle de Ford en termes élogieux à ses partisans et a accroché un portrait de lui sur un mur de son bureau, au quartier général du parti nazi à Munich. Hitler se vantera également du soutien financier que Ford lui aurait accordé65. Le 8 mars 1923, apprenant que Ford pourrait se présenter à l'élection présidentielle américaine, il fait cette déclaration au correspondant du Chicago Tribune en Allemagne : « J'aimerais pouvoir lui envoyer quelques-unes de mes troupes de choc à Chicago et dans d'autres grandes villes américaines pour aider à son élection. Pour nous, Heinrich [sic] Ford est le chef du jeune mouvement fasciste aux États-Unis (...). Nous venons de traduire et de publier ses articles antijuifs. Des millions d'exemplaires de ce livre vont circuler dans toute l'Allemagne66. » Ce même correspondant du Chicago Tribune précise que l'organisation nazie à Munich envoie les livres de M. Ford « par camions entiers67 ». Les nazis ne peuvent que se montrer enthousiastes à la lecture des certains passages du Juif international qui les concernent directement, par exemple : « La princi­pale source de la maladie du corps national allemand (...), c'est l'influence des Juifs », ou encore : « II n'y a pas dans le monde de contraste plus fort que celui entre la pure race germanique et la pure race sémite68. » Entre 1921 et 1924, la plupart des dirigeants nazis lisent la traduction alle­mande du Juif International, Alfred Rosenberg et Joseph Goebbels en tête. Le témoignage de Baldur von Schirach (1907-1974), le leader de la Hitler-jugend, est particulièrement éclairant sur la réception allemande du pam­phlet antijuif. Lors du procès de Nuremberg, Baldur von Schirach décla­rera en effet être devenu un antisémite convaincu dès l'âge de dix-sept ans, après avoir lu Le Juif international : « Le livre antisémite décisif que j'ai lu à cette époque, et le livre qui a influencé mes camarades, est celui de Henry Ford, The International Jew. Je l'ai lu et je suis devenu antisémite69. » Plus que les écrits de Houston Stewart Chamberlain ou d'Adolf Bartels, qui l'ont aussi passionné, c'est le recueil d'articles signé Ford qui le convertit à la vision antisémite du monde : « Vous ne pouvez pas imaginer l'influence qu'a eue ce livre sur la pensée de la jeunesse allemande. La (p.161) jeune génération était éperdue d'admiration devant ce symbole du succès et de la prospérité que représentait Henry Ford, et s'il disait que les Juifs étaient coupables, eh bien, naturellement, on le croyait70. » On ne peut mieux caractériser l'effet de légitimation lié au nom même de Ford, qui pourtant n'a guère été que le commanditaire de cet instrument textuel de propagande antijuive.

Soumis à diverses pressions, mais surtout soucieux d'assurer, avec sa bonne réputation, la vente de ses automobiles71, Ford reniera publique­ment ses convictions antisémites le 30 juin 1927, en s'engageant notam­ment à retirer The International Jew de la vente72. Hitler restera cependant un admirateur déclaré de Ford. En 1931, à un journaliste du Détroit News qui lui demandait ce que signifiait pour lui le portrait du magnat américain de l'automobile accroché au mur, Hitler déclare : « Je considère Henry Ford comme mon inspirateur73. » En dépit des engagements pris en juin 1927, Ford ne refusera pas de recevoir, le 30 juillet 1938, pour son soixante-quinzième anniversaire, la grande croix de l'Ordre suprême de l'Aigle allemand, la plus haute décoration décernée par le Troisième Reich à un étranger, dévoilant ainsi les ambiguïtés de ses attitudes vis-à-vis des Juifs ainsi que ses bonnes relations avec les nazis, avec lesquels il fait d'excellentes affaires74. C'est sous une forme abrégée, en un volume (cons­titué d'un choix d'articles pris dans les quatre volumes de l'édition origi­nale), que l'ouvrage attribué à Ford va être traduit dans nombre de langues européennes et massivement diffusé. Sa traduction en arabe est venue renforcer la propagande « antisioniste » déjà nourrie par les Protocoles et les pamphlets antitalmudiques. Il est resté, au début du XXIe siècle, l'un des principaux véhicules textuels du mythe du complot juif mondial.

Le mythe du complot juif mondial s'inscrit assurément dans une série historique de « mégacomplots » ou complots mondiaux, qui commence avec l'invention, au début du XVIIe siècle, du complot jésuite, et se pour­suit, au cours du XVIIIe siècle, par celle du complot maçonnique, qui se métamorphosera en un complot judéo-maçonnique au XIXe siècle. Cepen­dant, en dépit de nombre d'analogies et d'homologies fonctionnelles, les grandes visions conspirationnistes présentent chacune des spécificités, de forme et de contenu. Le mythe du complot jésuite, par exemple, tel qu'il est véhiculé par le faux intitulé Monita sécréta Societatisjesu75, ne fonctionne pas depuis le XVIIe siècle comme celui du complot maçonnique devenu fonctionnel à la fin du XVIIIe (après la Révolution française), et ce dernier, bien que des synthèses anti-judéo-maçonniques se soient multipliées depuis le début du XIXe siècle, ne fonctionne pas en tout point comme celui du complot juif, métamorphosé en « complot sioniste » dans les années 1960 et 1970. Les mêmes remarques valent en ce qui concerne le complot bolchevique et le complot ploutocratique (celui qui est attribué aux « capitalistes apatrides » ou aux « banquiers internationaux »), même si les deux mégacomplots ont pu être intégrés, notamment dans la propagande nationale-socialiste, dans un seul et même supermégacomplot - par jumelage des complots respectivement judéo-bolchevique et judéo-ploutocratique (ou capitaliste).

 

(p.162) Le complot juif intranational

ou la légende des « deux cents familles »

 

La langue complotiste est la langue commune des extrêmes, ou la vulgate partagée par les extrémismes politiques de tous bords. Elle est éga­lement celle des démagogues, qui tiennent leur puissance de séduction d'une dénonciation indéfiniment répétée des responsables occultes des maux subis par tel ou tel groupe humain, ces responsables étant présentés comme tout-puissants et foncièrement méchants. Il convient cependant de distinguer la thématique du complot mondial ou international de celle du complot intranational, dont les matériaux symboliques varient avec les cultures nationales. Illustrons notre propos : la première thématique, celle des mégacomplots, est illustrée par les Protocoles des Sages de Sion, best-seller et long-seller de la littérature conspirationniste mondiale, alors que la seconde thématique, celle du complot intranational, trouve ses traductions idéologiques, en France, dans la théorie maurrassienne des « Quatre États confédérés » ou dans la dénonciation des « deux cents familles76 ». L'appel au « pays réel » contre le « pays légal », ou à la France française, nationale-catholique, contre les « Maîtres de la France » ou les « Maîtres du Système77 », a fait l'objet, au début du XXe siècle (en 1904 exactement), d'une théorisation due à Charles Maurras. Le maître à penser de l'Action française a baptisé l'oligarchie ou la conjonction d'oligarchies censée conspirer pour dominer et exploiter la « vraie France » les « Quatre États confédérés » : le Juif, le protestant, le franc-maçon, le métèque78 - dont l'équivalent approximatif serait aujourd'hui l'immigré jugé indésirable. C'est en référence à cette construction idéologique, parfois réactualisée par l'adjonction de « l'appareil communiste79 », que s'opère depuis plus d'un siècle, dans les milieux nationalistes français, la dénonciation de « l'Anti-France80 ».

Mais la vision du complot intranational n'a nullement été monopo­lisée par l'extrême droite. Au XXe siècle, les démagogues conspiration-nistes, de droite comme de gauche, révolutionnaires ou conservateurs, ont ainsi ressassé un thème d'accusation devenu célèbre : celui des « deux cents familles ». En France, dans les années 1930, par exemple, ce thème forme un lieu commun de la rhétorique complotiste, dont on trouve une version communiste et une version fascisante ou nazifiante. Commençons par rappeler comment, dans la langue de bois communiste, au milieu même des années 1960, le thème des « deux cents familles » supposées responsables des malheurs de la France est toujours intégré dans le refrain national-progressiste psalmodié par les leaders communistes, Maurice Thorez en tête. Ce fidèle stalinien, dans son discours de clôture du XVIIe Congrès du PCF tenu à Paris, du 14 au 17 mai 1964, déclare ainsi : « Au long de toutes ces années, le peuple de France a de plus en plus reconnu dans notre Parti le porteur de ses espoirs. Dès notre (p.163) VHP Congrès, en 1936, pour assurer l'avenir du pays, nous appelions à l'union de la nation française contre les deux cents familles qui l'exploitaient. Les communistes dénonçaient et combattaient ceux qui compromettaient le patrimoine national et poussaient le pays à la décadence. Ils rendaient au peuple la Marseillaise et le drapeau tricolore81. »

Revenons brièvement aux années 1930. Lors de la campagne électo­rale de 1936, Maurice Thorez fustige au micro de Radio-Paris, le 17 avril, « ces deux cents familles qui dominent l'économie et la politique de la France » et qui sont « responsables de la crise et des souffrances qu'elle provoque », mais il n'oublie pas de dénoncer en même temps « les maîtres du pouvoir financier » qui « sont demeurés immuables, incarnant la domi­nation constante du capital82 ». Cet appel dit de la « main tendue » illustre le tournant « nationaliste »/jacobin du PCF, dont le discours de propa­gande varie sur l'« union du peuple de France » : « Et maintenant, nous travaillons à l'union du peuple de France contre les deux cents familles et leurs mercenaires. Nous travaillons à la véritable réconciliation du peuple de France83. » Tel est le discours anticapitaliste de gauche, lorsqu'il mêle vision complotiste et lyrisme national-patriotique, pour dénoncer la nouvelle « féodalité » mise en place par le capitalisme financier.

Du côté de l'extrême droite fascisante, on dénonce tout autant les « deux cents familles », en les « judaïsant » explicitement. Le 1er avril 1936, La Libre Parole, désormais dirigée par l'antisémite et anti-maçon Henry Coston (1910-2001), titre « Les 200 tribus nous poussent à la guerre84 » -manière de traduire le slogan de l'époque : « Les Juifs veulent la guerre. » La même année, dans une maison d'édition liée au PCF, Augustin Hamon commence la publication d'une somme en trois volumes : Les Maîtres de la France, dont le premier tome a pour sous-tire : La Féodalité financière dans les banquet. L'ouvrage est aussitôt lu et apprécié autant à gauche que dans les milieux anti-judéo-maçonniques. Quelques mois plus tard, Henry Coston, dans sa brochure intitulée Les 200 familles, celles dont on ne parle pas ou les deux cents tribus qui détiennent le pouvoir économique et politique de la France^, commence par citer l'ouvrage d'Augustin Hamon dans un déve­loppement introductif sur la « banque juive ». Augustin Hamon, qui se voulait à la fois anarchiste et socialiste, faisait partie, dans les années 1930, de l'opposition de gauche au sein de la SFIO, après une longue carrière d'idéologue conspirationniste, commencée en 1889 avec la publication de son pamphlet, L'Agonie d'une société*1. Dans son livre anti-ploutocratique de 1936, il dénonce ce qu'il appelle, après Toussenel, « la féodalité finan­cière », dont l'emprise s'exercerait dans tous les secteurs de la société française. Et il réserve un traitement particulier, dans son chapitre consacré à « la Haute Banque », aux Rothschild, incarnation d'une puissance finan­cière dénoncée comme un « État dans l'État » : « Toute l'économie française, agriculture, industrie, commerce banque, services concédés est contrôlée par eux soit seuls, soit le plus souvent en coparticipation avec les autres grands banquiers (...). Ceux-ci sont les maîtres économiques du pays aussi bien que les maîtres de sa politique intérieure et extérieure. C'est conjointement que tous ces puissants financiers exercent leur (p.164) pouvoir. Mais de tous, les Rothschild nous apparaissent comme les plus puissants88. »

Dénonciateur des « familles » qui ont fait et font toujours le malheur de la France, Hamon se permet cependant d'en réviser le nombre : « C'est par une vue superficielle des choses que la voix publique a fixé à deux cents familles le nombre de celles qui ont remplacé le roi d'antan. Ce nombre est moindre ou plus élevé, selon que l'on considère les maîtres seuls ou l'ensemble de leurs agents d'exécution. (...) Le nombre des maî­tres seuls (...) est de l'ordre d'une centaine de personnes au plus89. » L'influence de Toussenel était déjà très marquée dans son pamphlet de 1889, où il dénonçait « la main puissante, celle de la Haute Finance », qui « tire à sa guise la ficelle de tous ces pantins », les hommes politiques90, et où il fulminait contre « les youddis », ces « maîtres du monde » qui « occu­pent les hautes fonctions, celles qui donnent des honneurs, de l'argent et de la prépondérance », et laissent « les places où il faut travailler » aux « immondes chrétiens91 ». Nous avons plus haut souligné le fait qu'alors que son maître Fourier s'était contenté de parsemer ses ouvrages de pointes antijuives, Toussenel avait publié en 1845 l'une des premières synthèses antijuives d'orientation anticapitaliste et révolutionnaire : Les Juifs, rois de l'époque. Histoire de la féodalité financière2. Redécouvert une première fois après sa mort (1885) à l'époque de La France juive, dont le succès de librairie favorisera la réédition de son livre (1886), Toussenel continuera d'être une référence commune à tous les courants antijuifs, dans les années 1930 comme sous le régime de Vichy. Les milieux d'extrême droite, y compris les admirateurs de l'Allemagne nazie, ren­dront gloire à sa mémoire. Le collaborationniste Louis Thomas (1885-1962) lui consacre en 1941 un ouvrage hagiographique, le premier d'une série intitulée « Les précurseurs » : Alphonse Toussenel, socialiste national anti­sémite (1803-Î885). Sa thèse est aussi opportuniste que simpliste : « Un Toussenel (...) est à la fois socialiste et antisémite. Et il n'est antijuif, en somme, que parce qu'il voit dans les Juifs les pires oppresseurs du peuple. Ce qui est, on l'avouera, exactement l'attitude d'Adolf Hitler dans Mein Kampf4. » Le même Louis Thomas publiera quelques mois plus tard un autre ouvrage sur un autre « maître » ou « précurseur » du « racisme français » (catégorie incluant l'antisémitisme) : Arthur de Gobineau, inventeur du racisme (1816-1882)95. Toussenel est cité par la plupart des ouvrages antisémites publiés sous l'occupation allemande96. Proudhon n'est pas pour autant oublié. En mai 1941, dans la série « Les précurseurs », le romancier et critique littéraire Henri Bachelin publie un essai apologétique intitulé P.-J. Proudhon, socialiste national (1809-1865)97, manière de rappeler que le socialisme français est étranger au marxisme, au faux socialisme «juif». Pierre démenti, le chef du Parti français national-communiste fondé en 1934 (devenu en août 1940 le Parti français national-collectiviste), définis­sant dans un article publié en janvier 1944 sa « position devant le Juif», conclut ainsi : « De plus en plus, en France, l'impudence et l'avidité du Juif suscitent la révolte. De cette révolte, le Parti français national-collectiviste s'est fait l'expression depuis 193498. Il est le seul parti en France qui ait eu le courage de prendre nettement position à ce sujet. Il (p.165) suit en cela les grands socialistes que furent Fourier, Toussenel, Clovis Hugues, de Mores et tant d'autres". »

 

(p.166) Depuis le milieu des années 1990, les « nouveaux maîtres du monde » ont remplacé à la fois les « deux cent familles » et la « dynastie des Rothschild » : les pseudo-explications du malheur des hommes par le complot des puissants ont été repeintes aux couleurs de la mondialisation dite libérale. Désormais, le modèle du complot international prévaut : la cible est le prétendu « gouvernement mondial » diabolisé en tant que « gouvernement secret ». On peut voir une illustration de gauche ou d'extrême gauche de ce modèle conspirationniste dans l'essai polémique de Jean Ziegler Les Nouveaux Maîtres du monde et ceux qui leur résistent, paru en 2002109. Selon l'intellectuel tiers-mondiste proche des milieux « alter-mondialistes », les « nouveaux maîtres du monde » sont « les seigneurs du capital financier mondialisé ». Désignés sans fard, les détestables « maîtres » visés sont les Américains inévitablement « impérialistes » et leurs alliés « sionistes ». Nombre de déclarations incendiaires du président vénézuélien Hugo Chavez et de son ami le président iranien Mahmoud Ahmadinejad vont dans le même sens, accusant les « États-Uniens » et les « sionistes » d'être responsables de tous les malheurs du monde. Il n'y a là rien de nouveau. On trouvait une version d'extrême droite de la même vision complotiste et anti-ploutocratique dans un ouvrage d'Henry Coston, La Fortune anonyme et vagabonde, publié en 1984110. La formule dont Coston a fait le titre de son livre est extraite d'un célèbre discours du duc d'Orléans à San Remo, le 16 février 1899. Elle constitue, chez ce publiciste qui a été un professionnel de la judéophobie de 1929-1930 à sa mort (2001), une métaphore du pouvoir juif international. Persistance du mythe répulsif du « Juif Rothschild », dont la judéophobie anticapitaliste ne cessera de se nourrir. La dénonciation des « oligarchies financières internationales » ne date donc pas de la fin du XXe siècle.

 

(p.169) Au début de son important essai paru en 1955, Anti­sémitisme et mystère d'Israël, Fadieï Lovsky reconnaît le caractère mal formé du mot : « Antisémitisme : le mot porte en lui, d'abord, une valeur raciste doublement regrettable ; il ne reflète qu'un seul des aspects historiques d'une réalité vingt-cinq fois séculaire ; il semble envelopper dans la même réprobation les Arabes aussi bien que les Juifs : le Grand Mufti de Jéru­salem aurait demandé à Rosenberg de renoncer à un terme injurieux pour certains Sémites, tout en accentuant la persécution contre les Juifs114. » Comme bien d'autres auteurs, Lovsky se résout, en invoquant l'usage, à continuer d'employer ce mot qu'il juge pourtant « mauvais » : « Mais, malgré les excellentes raisons, historiques et bibliques, de ne pas confondre l'élection d'Israël avec la vocation de Sem, il faut bien s'incliner devant les mots du langage courant115. » Cette prescription, pour être sage le plus souvent, ne l'est pas toujours. En 1882, trois ans après l'apparition du mot « Antisemitismus » en langue allemande, forgé par un antisémite militant et aussitôt utilisé comme auto-désignation par les milieux antijuifs, un terme mieux formé (ou plutôt moins mal formé) que le mot « antisémitisme » surgit : le néologisme « judéophobie ». Il est dû à l'inventivité lexicale de Léo Pinsker (1821-1891), qui l'introduit dans son essai intitulé Auto­émancipation, où le médecin soucieux de l'avenir du peuple juif s'applique à réfléchir sur le sens des pogroms de 1881 en Russie et définit le projet sioniste116. Dans mes travaux sur les configurations antijuives, j'ai emprunté ce néologisme bien formé à Léo Pinsker, sans pour autant suivre ce dernier dans la définition d'inspiration naïvement psychopathologique qu'il en donne.

 

 

3e PARTIE

Racialisation du Juif et biologisation de la « question juive »

 

 

(p.175) (…) comment rendre compte du fait que la judéophobie, sous toutes ses formes, puisse se définir dans l'Histoire comme « la haine la plus longue », selon la formule de Robert Wistrich2 ?

 

(…) En d'autres termes, un récit mythique dure tant qu'il répond à une demande sociale. On est ainsi conduit à formuler l'hypothèse que la force symbolique des récits judéo­phobes vient de ce qu'ils contribuent à fournir des repères et des horizons de sens aux groupes dans lesquels ils font l'objet de croyances. Les récits antijuifs, aussi mensongers ou chimériques soient-ils, sont dotés d'une fonction ou d'une utilité sociale. Ils s'inscrivent dans telle ou telle vision du monde, ils permettent de structurer des oppositions aussi fondamentales que « ami/ennemi », « proche/étranger », « bien/mal », « bon/mauvais ». D'où une autre démarche susceptible d'être suivie par l'historien ou l'anthropologue des croyances : reconstituer et distinguer les grands récits dans lesquels les Juifs sont construits comme des êtres à part et intrinsèque­ment dangereux.

 

 

23:07 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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