26/08/2010

Taguieff (further)

La réactualisation récente de ce mythe antijuif est repérable d'abord au milieu des années 1980, puis à la fin des années 1990 dans le monde arabo-musulman, en vue de criminaliser l'image d'Israël. Les propagan­distes musulmans se servent de la vieille accusation chrétienne dans l'espoir de rallier les chrétiens370. Dans la propagande « antisioniste », le peuple palestinien est transfiguré en peuple de « héros » et de « martyrs », jusqu'à être christifié en peuple d'enfants-martyrs, ce qui réactive le vieil imagi­naire antijuif du meurtre rituel. Le recyclage de ce thème d'accusation permet d'exploiter, dans la propagande « antisioniste », les images du Juif vampire et du Juif cannibale. En 1983, à Damas, Mustafa Tlass (né en 1932), alors ministre syrien de la Défense - il sera également vice-Premier ministre -, publie un ouvrage consacré à l'affaire de Damas, sous le titre Le Pain azyme de Si'on371. Ce livre pseudo-historique est en réalité un pam­phlet antijuif, qui s'efforce de transformer la légende du meurtre rituel en une série de faits historiquement établis. Le libelle de Moustafa Tlass, ami intime et proche collaborateur du dictateur Hafez el-Assad, devient un best-seller dans le monde arabe, et ses traductions en anglais, en français et (p.296) en italien sont toujours diffusées par des réseaux néonazis372. En première page de couverture du livre est représenté un homme à la gorge tranchée dont le sang est recueilli dans une cuvette par des Juifs conformes aux caricatures nazies. Dans l'introduction de son pamphlet, Tlass présente l'assassinat rituel comme un invariant du comportement des Juifs, avant et après la création de l'État d'Israël : « [En 1840], Damas s'est trouvée sous le choc d'un crime terrible : le prêtre Thomas al-Kaboushi [le Capucin] est tombé entre les mains de Juifs qui ont cherché à le vider de son sang pour l'incorporer à des préparations destinées à la fête de Yom Kippour [sic]. Ce crime n'était pas le premier du genre. L'Occident a connu plu­sieurs crimes similaires, de même que la Russie tsariste. (...) L'incident de 1840 s'est reproduit plusieurs fois au XXe siècle, quand les sionistes ont commis des crimes à grande échelle en Palestine et au Liban — actes qui ont choqué les bonnes gens dans le monde entier et ont été unanimement condamnés. Mais à chaque fois, l'influence financière, médiatique et poli­tique des sionistes a réussi à calmer la colère et à faire oublier ces crimes. (...) En publiant ce livre, je compte apporter des éclaircissements sur cer­tains secrets de la religion juive en [décrivant] les actions des Juifs, leur fanatisme aveugle et répugnant vis-à-vis de leurs croyances et la mise en œuvre des préceptes talmudiques compilés en Diaspora par leurs rabbins (...)373. »

La banalisation de l'accusation de crime rituel dans le discours de propagande arabo-musulman s'est manifestée jusque dans certains débats à Î'ONU. Le 8 février 1991, lors du débat sur la discrimination raciale à la Commission des droits de l'homme à I'ONU, la représentante de la Syrie, Mme Nabila Saalan, après avoir évoqué « les crimes nazis perpétrés par les autorités sionistes d'occupation », a invité tous les membres de la Commis­sion à lire Le Pain azyme de Sion, présenté comme un « livre précieux, qui confirme (...) le caractère raciste du sionisme374». En novembre 1999, dans un grand magazine littéraire syrien, Jbara al-Barguti publiait un article d'une extrême violence intitulé « Shylock de New York et l'industrie de la mort », où il amalgamait d'une façon caricaturale nombre de stéréotypes antijuifs : « Les enseignements du Talmud, imprégnés de haine et d'hosti­lité envers l'humanité, sont enracinés dans l'âme juive. À travers l'histoire, le monde a connu plus d'un Shylock, plus d'un père Thomas victime de ces instructions talmudiques et de cette haine (...). Maintenant, le temps du Shylock de New York est venu (...). Le pain azyme d'Israël conti­nuera à être imprégné du sang que le Talmud l'autorise à verser à la gloire de l'armée juive375. » Le 28 octobre 2000, le grand quotidien gouverne­mental égyptien Al-Ahram publiait un long article d'Adel Hammouda, titré « Une matza juive faite avec du sang arabe376 ».

(…)

Le thème du crime rituel juif est aussi revenu en force dans l'espace culturel du monde arabo-musulman avec certaines séries télévisées et une production de caricatures antijuives qui a fortement augmenté depuis la deuxième Intifada. En novembre 2003, durant le mois du ramadan (com­mencé le 27 octobre), Al-Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah, présentait « Al Shatat » (« Diaspora »), une série syrienne constituant une grande fresque antisémite378, à l'instar de la production égyptienne, « Le Cavalier sans monture », diffusée lors du ramadan de l'automne 2002379, principalement fondée sur les Protocoles des Sages de S/on380. L'ampleur de la campagne antijuive déclenchée en Egypte par cette dernière série a été telle qu'en décembre 2002 le conseiller du président Moubarak pour les affaires politiques, Ossama El-Baz, spécialiste de droit international, a dû publier dans Al-Ahram une longue mise au point historique et critique sur les Protocoles, la légende du meurtre rituel et d'autres rumeurs antijuives circulant dans le monde arabo-musulman381. Mais, alors que « Le Cavalier sans monture » se contentait de démarquer les Protocoles, la série « Diaspora » puise ses matériaux narratifs à la fois dans le mythe du com­plot juif mondial et dans celui du crime rituel juif, sur la base d'écrits anti-talmudiques. L'idée directrice du récit est que les Juifs suivent les com­mandements de la morale immorale du Talmud, ordonnant le meurtre pour atteindre l'objectif final : la domination totale du monde. Cette série est composée de trente épisodes qui, à coups de clichés et de stéréotypes antijuifs, prétendent retracer l'histoire du sionisme de 1812 (date de la mort de Meyer Amschel Rothschild) jusqu'à la création de l'État d'Israël. Le refrain conspirationniste que fait entendre ce feuilleton syrien de pro­pagande « antisioniste » est emprunté à la littérature dérivée des Protocoles : « Les Juifs dominent et contrôlent le monde. » Dans le vingtième épisode, le thème du crime rituel est mis en images : on voit un rabbin enseignant à des Juifs l'obligation religieuse de trancher chaque année la gorge d'un enfant chrétien et d'en mélanger le sang avec la farine permettant de pré­parer le pain azyme, pour, selon le rituel, « goûter la sainte matza de Pâque ».

 

 

(p.300) Digression sur l'affaire al-Dura

 

Dans la construction du « sionisme » comme une entreprise génoci-daire, les propagandistes font feu de tout bois : après avoir transformé les Palestiniens en symboles des pauvres, des humiliés et des offensés, puis en victimes de « l'impérialisme d'Israël » ou plus largement d'un « complot américano-sioniste » mondial, ils leur donnent le visage de prétendus enfants « martyrs ». C'est en effet par assimilation avec la légende du « crime rituel juif» que s'est opérée l'exploitation internationale, par toutes les propagandes « antisionistes », du prétendu assassinat par l'armée israélienne au cours d'une fusillade au carrefour de Netzarim (bande de Gaza), le 30 septembre 2000 (alors que commençait la seconde Intifada), du jeune Palestinien Mohammed al-Dura38S. Compte tenu de la gravité de cette affaire et de son rôle dans le déclenchement de la vague antijuive des années 2000, il convient de l'analyser de façon détaillée.

Le cameraman palestinien Talal Abu Rahma, travaillant régulièrement depuis 1988 pour France 2 en collaboration avec le journaliste Charles Enderlin, correspondant permanent de la chaîne publique en Israël, a filmé environ vingt-sept minutes de l'incident, constituant les rushes du repor­tage. La chaîne publique France 2 a diffusé le jour même, dans son journal, un court extrait du reportage contenant l'image-choc du jeune Palestinien de douze ans qui aurait été « tué de sang-froid », dans les bras de son père, par des soldats israéliens. Cette image de l'enfant inerte, présentée par Charles Enderlin - qui n'était pas présent à Netzarim sur le lieu de la fusillade - comme la preuve de la mort de l'enfant, a été diffusée et redif­fusée par tous les médias de la planète, véhiculant et renforçant le stéréo­type du Juif criminel et pervers, assassin d'enfants. Cette interprétation de la courte séquence de moins d'une minute, sélectionnée et commentée par le journaliste de France 2, a été confirmée par la déclaration faite sous ser­ment par Talal Abu Rahma, devant l'organisation palestinienne de défense des droits de l'homme, à Gaza, le 3 octobre 2000 : « L'enfant a été tué intentionnellement et de sang-froid par l'armée israélienne. »

Les effets d'incitation au meurtre de la diffusion de ces images ainsi interprétées ont été immédiats : le 12 octobre 2000, aux cris de « ven­geance pour le sang de Mohammed al-Dura ! », des Palestiniens déchaînés ont mis en pièces les corps de deux réservistes israéliens. La haine et la violence meurtrière contre les Juifs paraissaient justifiées. La seconde Inti­fada, avec ses effets d'imitation hors des lieux du conflit, a été lancée sur le marché médiatique mondial d'une façon particulièrement efficace par ce montage d'images destiné à provoquer l'indignation. Dans ce contexte, le président français Jacques Chirac, accueillant le 4 octobre 2000 le Premier ministre israélien Ehoud Barak à Paris, a cru pouvoir lui lancer : « Ce n'est pas une politique de tuer des enfants. » Lors d'une manifestation pro­palestinienne organisée à Paris, place de la République, le 7 octobre 2000, (p.301) à l'appel de multiples associations (dont l'Union générale des étudiants de Palestine en France, le MRAP et la Ligue des droits de l'homme) et de partis politiques (les Verts, la LCR), des cris « Mort aux Juifs ! » et «Juifs assassins ! » sont lancés dans un contexte de nazification frénétique d'Israël, des Israéliens et des Juifs en général. Des panneaux portent l'image du « petit Mohammed » et de son père, sous le feu supposé des soldats israéliens, transformé en « assassins » et en « nazis ». On lit par exemple sur une affiche : « Stop au terrorisme juif hitlérien ! 1 Palestinien mort = 1 000 inhumains (Juifs) morts ». Une première depuis la Libération389. Dans diverses autres manifestions pro-palestiniennes en Europe, l'effigie d'un cercueil d'enfant est arborée en tête de cortège. De son côté, le poète palestinien Mahmoud Darwich compose un poème à la mémoire de cet « oiseau terrorisé par l'enfer tombant du ciel », qui « voudrait rentrer à la maison », mais qui « fait face à une armée » et « voit venir sa mort, inexorable ». Dans ce poème engagé, on apprend aussi que le jeune garçon a été abattu par le « fusil de chasseur de sang-froid ». L'inspiration du poète est en parfait accord avec la propagande de l'autorité palesti­nienne qui, sur le site officiel de l'Université de Gaza, diffuse le message suivant : « Le meurtre du petit Mohammed al-Dura a été commis inten­tionnellement et de sang-froid. »

La « mort atroce » supposée de l'enfant « martyr », tué par les « sio­nistes », est ainsi devenue sans tarder une légende, et l'enfant objet de culte dans les pays arabo-musulmans. On connaissait la transfiguration médiatique du Che, avec ses implications commerciales : celle de l'enfant al-Dura n'a rien à lui envier. Elle présente, en outre, de frappantes analo­gies avec le traitement des prétendus « enfants martyrs », sanctifiés ou canonisés à l'issue de certaines affaires médiévales de meurtre rituel. Quoi qu'il en soit, à partir du début d'octobre 2000, on voit l'image-choc du « petit Mohammed » à la télévision, dans les manuels scolaires, sur des timbres-poste et des tee-shirts. Mondialement diffusée durant l'année 2002, la vidéo de propagande réalisée par les islamistes pakistanais qui ont assassiné le journaliste américain Daniel Pearl paraît justifier l'assassinat sau­vage et théâtralisé du « Juif Daniel Pearl », véritable crime raciste390, par le « martyre » du jeune musulman Mohammed al-Dura, reconnaissable en arrière-plan de la photo du journaliste avant son égorgement. Dans l'opi­nion occidentale, on observe des réactions semblables à celle de la journa­liste Catherine Nay, déclarant sur Europe 1 : « Avec la charge symbolique de cette photo, la mort de Mohammed annule, efface celle de l'enfant juif, les mains en l'air devant les SS, dans le Ghetto de Varsovie. » La sugges­tion est claire, et illustre parfaitement l'idéologie de la substitution : le « racisme anti-arabe » a remplacé le « racisme antijuif» ; l'arabophobie et l'islamophobie représentent la forme contemporaine de la judéophobie. Dans la société de communication planétaire, les images peuvent consti­tuer des armes redoutables, dès lors qu'elles inspirent des désirs de ven­geance et alimentent la propagande en faveur dujihad mondial391.

(…)

(p.302) À la suite de nombreuses contre-enquêtes mettant en cause la chaîne publique de télévision française, France 2, qui avait diffusé le court montage d'images (55 secondes) destiné à faire le tour du monde, alimentant la haine à l'égard d'Israël et des Juifs, la mystification a commencé à être reconnue à l'automne 2007. À une mise en scène organisée par des Palestiniens sur place se serait ajoutée la sélection d'images due au journaliste Charles Enderlin, suivi en cela par les responsa­bles de France 2393, et, bien sûr, le commentaire « explicatif» du journaliste. Charles Enderlin, dans un entretien avec Elisabeth Schemla réalisé le 1er octobre 2002, a rappelé ce qu'il avait dit lors du premier reportage, alors même qu'il n'était pas sur les lieux de la fusillade : « Ici, Jamal et son fils sont la cible de tirs venus de la position israélienne394. » II ne faisait là que reprendre les propos tenus par son cameraman Talal Abou Rahma, qui avait affirmé sous serment le 3 octobre 2000 que l'enfant avait été « tué intention­nellement et de sang-froid par l'armée israélienne ». L'ennui, c'est que le cameraman palestinien s'était piteusement rétracté le 30 septembre 2002. Il avait donc menti sous serment le 3 octobre 2000 comme il avait menti le 30 septembre 2000 à Charles Enderlin, qui lui faisait entièrement confiance.

Pour dénoncer l'imposture, il n'est nul besoin de suspecter la bonne foi de Charles Enderlin, qui a vraisemblablement été trompé par son collaborateur395. Il faut souligner le fait que l'attribution à des tirs israéliens de la mort supposée du petit Mohammed repose sur le seul témoignage, à géométrie variable, du cameraman palestinien. Or ce qui a été établi par les diverses enquêtes conduites par des journalistes et par l'armée israé­lienne depuis octobre 2000, c'est que, au cas où le jeune al-Dura aurait été tué (ce qui reste à prouver396), il l'aurait été selon une haute probabilité par une balle palestinienne397.

Dans une lettre datée du 23 septembre 2007, le directeur du Bureau de presse gouvernemental israélien, Danny Seaman, a estimé publiquement que les images avaient fait l'objet d'une manipulation de la part du came­raman Talal Abu Rahma. Il a précisé dans un entretien que, étant donné la position d'où tiraient les troupes israéliennes, les balles ne pouvaient pas toucher le père ni l'enfant. Il a aussi souligné que la vidéo ne montrait pas la mort du petit Mohammed. Dans une lettre datée du 10 septembre 2007, l'armée israélienne avait demandé à France 2 de lui communiquer, pour enquête, les rushes correspondant au reportage398. Ces interventions signi­ficatives sont en fait le résultat d'initiatives individuelles qui, en dépit des sarcasmes, se sont poursuivies en vue d'établir les faits, indépendamment des rumeurs. Outre les universitaires Richard Landes et Gérard Huber, les journalistes Denis Jeambar, Daniel Leconte et Luc Rosenzweig ont contribué à mettre en doute la conformité du reportage avec la réalité des événements399. Mais c'est surtout grâce aux efforts de Philippe Karsenty que l'icône victimaire al-Dura s'est transformée en « affaire al-Dura ». Après avoir visionné et analysé, avec d'autres observateurs, les rushes de France 2, Philippe Karsenty, jeune chef d'entreprise français qui dirige une (p.303) agence de notation des médias, Media-Ratings, s'est engagé dans un combat difficile en diffusant sur son site, le 22 novembre 2004, les conclu­sions de son examen critique, qualifiant de « supercherie » sur la base d'une « série de scènes jouées » le reportage du correspondant permanent en Israël, responsable du montage et du commentaire des images. Il n'hésite pas alors à affirmer qu'il s'agit d'un « faux reportage » et d'une « imposture médiatique », bref d'un reportage truqué. La direction de France 2 et son journaliste Charles Enderlin engagent des poursuites contre Philippe Karsenty qui, après avoir été jugé coupable de diffamation en première instance, le 19 octobre 2006, par la 17e chambre correctionnelle de Paris, fait appel400. À la demande de la 11e chambre de la cour d'appel de Paris, les rushes filmés par le cameraman palestinien sont visionnés et commentés par les deux parties au cours de l'audience du 14 novembre 2007. Mais, sur les 27 minutes de rushes qui ont été annoncées, France 2 n'en présente que 18, lesquelles donnent à voir notamment des répétitions de mise en scène de fausses fusillades, avec de faux blessés, ce qui suffit à jeter le doute sur le sérieux du reportage. Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait un dispositif de mise en scène chez les Palestiniens présents sur les lieux. L'examen du fond de l'affaire est alors fixé au 27 février 2008.

Selon plusieurs articles de presse, le soupçon de truquage a été renforcé par le visionnage des rushes401. La dépêche de l'AFP du 14 novembre 2007 a fort bien caractérisé le point en litige : « Alors que le reportage se terminait sur une image de l'enfant inerte, laissant à penser qu'il était mort à la suite des tirs, dans les rushes, on voit, dans les secondes qui suivent, l'enfant relever un bras. C'est un des éléments qui poussent M. Karsenty à affirmer qu'il y a eu mise en scène402. » Contrairement à ce qu'a déclaré Charles Enderlin, les rushes ne contiennent aucune « image insupportable d'agonie d'enfant403 ». En déclarant que l'agonie de l'enfant a été filmée, Charles Enderlin semble avoir menti ou avoir été lui-même trompé, et s'être contenté d'en parler par ouï-dire. Quoi qu'il en soit, rien de tel n'a été filmé. Contrairement à ce que les médias n'ont cessé de répéter, la « mort en direct » de l'enfant n'a pas eu lieu. Si les rushes rela­tifs à « l'agonie » puis à la « mort de l'enfant » n'ont pas été présentés lors de l'audience du 14 novembre 2007, c'est tout simplement parce qu'ils n'existent pas. Il s'ensuit qu'il n'y a aucune preuve que l'enfant a été tué. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, que l'enfant, au cas où il aurait été touché - par des balles de tireurs palestiniens ou par des balles perdues, elles-mêmes probablement d'origine palestinienne, ayant fait ricochet —, soit décédé à la suite de ses éventuelles blessures. Mais on ne dispose d'aucune preuve de ce décès. Le 27 février 2008, devant la 11e chambre de la cour d'appel de Paris, Philippe Karsenty cite le rapport d'un spécialiste de balis­tique, Jean-Claude Schlinger, expert en armes et munitions près la cour d'appel de Paris et agréé par la Cour de cassation, intitulé Examen technique et balistique. Les conclusions de ce rapport confirment les doutes exprimés par divers spécialistes sur la version de Charles Enderlin et de son came­raman : « Si Jamal et Mohammed al-Dura ont été atteints par balles, les tirs ne pouvaient techniquement pas provenir du poste israélien, mais seule­ment du poste palestinien PITA, ou de tireurs placés dans le même axe.

(p.304) Aucun élément objectif ne nous permet de conclure que l'enfant a été tué et son père blessé dans les conditions qui ressortent du reportage de France 2. Il est donc sérieusement possible qu'il s'agisse d'une mise en scène404. »

Reste à s'interroger sur les raisons qui ont conduit le professionnel aguerri qu'est Charles Enderlin à sombrer dans ce qui ressemble à une faute professionnelle. Il faut tout d'abord tenir compte de la forte pression idéo­logique qui s'exerçait au début de l'Intifada Al-Aqsa. En février 2005, s'interrogeant sur le fait que les soldats israéliens avaient été si facilement accusés, sans la moindre preuve, d'avoir tiré sur l'enfant, le journaliste Daniel Leconte a justement relevé qu'il existait une « grille de lecture de ce qui se passe au Proche-Orient405 », et que les commentateurs avaient une forte tendance à y adapter les événements relatés, moyennant quelques « corrections » et accommodations. Dans une interview, croyant ainsi pou­voir se justifier, Charles Enderlin a ingénument déclaré : « Pour moi, l'image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie406. » Telle est la tyrannie de l'idéologiquement correct, fondé sur un sommaire manichéisme : d'une part, les méchants agresseurs, incarnés par les soldats israéliens sans visage ou par leurs machines à tuer, les tanks ; d'autre part, les innocentes victimes, représentées par les enfants palestiniens, avec des visages d'enfants qui souffrent. C'est peut-être là le principal succès de la propagande anti-israélienne depuis la première Inti­fada : dans les années 1990, et massivement lors de l'Intifada Al-Aqsa, les dirigeants palestiniens, en stratèges cyniques, mettent volontiers en avant les femmes et les enfants, donc des non-combattants supposés, susceptibles de faire d'émouvantes « victimes innocentes ». Le jeu manichéen des stéréo­types positifs et négatifs devient, en s'exportant dans le monde entier, un principe de codification des représentations du conflit israélo-arabe. C'est ainsi que l'idéologiquement vraisemblable a pu se transformer magiquement en réalité. En outre, n'étant pas présent à Netzarim sur le lieu de la fusillade supposée, le journaliste Charles Enderlin, qu'il ait été ou non saisi par le désir du scoop, a vraisemblablement été manipulé par son cameraman pales­tinien qui, membre du Fatah, n'a jamais caché son engagement politique. Quand Talal Abu Rahma a reçu un prix, au Maroc, en 2001, pour sa vidéo sur al-Dura, il a déclaré à un journaliste : «Je suis venu au journalisme afin de poursuivre la lutte en faveur de mon peuple4"7. » Quoi qu'il en soit, Richard Landes, présent lors de cette audience, a relevé le fait qu'il man­quait dans les rushes présentés le 14 novembre par France 2 et Charles Enderlin à la cour d'appel de Paris « les scènes les plus embarrassantes pour eux, notamment la scène du jeune au cocktail Molotov avec une tache rouge au front », avant d'ajouter : « Aux États-Unis, la présidente de la Cour aurait dit : "Comment osez-vous nous dire que vous avez enlevé les passages qui vous semblaient sans rapport ? C'est à nous de décider408." »

Mais le mal était fait, et la rumeur criminalisante lancée. Innocente de ce dont on l'accusait, l'armée israélienne est devenue la cible de cam­pagnes de diffamation visant, par un appel démagogique à l'émotion, à ternir l'image d'Israël. Une véritable opération de déshumanisation des « sionistes » a été orchestrée par tous les ennemis d'Israël, avec la compli­cité des médias manquant gravement à leur devoir d'objectivité. Des (p.305) monuments commémoratifs se sont multipliés dans le monde musulman. La principale place de la capitale du Mali, Bamako, a été baptisée « place Mohammed al-Dura », où les autorités ont fait ériger un monument reproduisant une image des al-Dura, le fils blotti contre le père. En outre, exploitée par la propagande des islamistes radicaux, l'image du « petit Mohammed »-martyr a « sonné l'heure du Jihad mondial dans le monde musulman409 », un an avant les attentats antiaméricains du 11 sep­tembre 2001. Cette image a paru confirmer l'une des affirmations récur­rentes des hauts dirigeants d'Al-Qaida, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains « tuent les musulmans », ce qui justifiait le déclenchement du «Jihad défensif », impliquant l'obligation pour tout musulman de com­battre les agresseurs des musulmans ou les envahisseurs des « terres musul­manes », bref tous les « ennemis de l'Islam41" ».

 

 

23:04 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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