26/08/2010

Taguieff (further)

Il faut mentionner ensuite l'affaire concernant l'enfant de La Guardia, appelé parfois Cristôbal de Tolède, qui, âgé de quatre ans, aurait été assas­siné rituellement en 1487, selon les Inquisiteurs de Tolède lançant leur accusation en 1490, par des Juifs et des conversas. L'enfant, enlevé à Tolède, aurait été martyrisé dans une grotte de La Guardia : après l'avoir crucifié, les Juifs auraient fini par l'égorger, lui auraient arraché le cœur et auraient tenté de mêler le cœur et le sang de l'enfant à une hostie volée pour rendre fous, à distance, les Inquisiteurs de Tolède. L'histoire a vrai­semblablement été forgée de toutes pièces par les accusateurs, car aucun (p.269) enfant n'a jamais disparu dans La Guardia ni dans Tolède : l'enfant de La Guardia n'a jamais existé153. Les Juifs et les conversas, après une parodie de procès (l'accusation reposant sur les aveux extorqués à un artisan en état d'ivresse et soumis à la question), seront brûlés vifs au cours d'un autodafé public, le 16 novembre 149l154. La population se déchaîne dans le sens voulu par les Inquisiteurs : à Avila et à La Guardia, les quartiers juifs sont saccagés, et les troubles gagnent presque toutes les agglomérations des royaumes155. Cette affaire fournit un prétexte de plus à Isabelle et Ferdinand pour signer, l'année suivante, l'édit ordonnant l'expulsion des Juifs d'Espagne (31 mars 1492)156. Le schéma général des affaires de crime rituel est ici parfaitement illustré : l'accusation de crime rituel provoque des vio­lences populaires contre les Juifs, ces derniers sont jugés et exécutés, mais les violences antijuives ne cessent pas pour autant, et fournissent un pré­texte pour prendre des mesures d'expulsion après avoir mis en condition la population157. Le Saint Enfant de La Guardia sera canonisé en 1805 par le pap^e Pie VII.

À la fin du XVF siècle, en Pologne, les accusations de crime rituel sont largement diffusées par la brochure du curé J. A. Mojecki intitulée Les Atrocités juives, qui fait l'objet de nombreuses rééditions158, nourrissant au cours de la première moitié du XVIIe siècle une intense propagande antijuive. Les accusations de crime rituel, avec ou sans procès, se multi­plient à partir de 1694. En 1698, après l'assassinat d'une fillette à Sando-mierz, le responsable de la synagogue, Alexandre Berek, est accusé de meurtre rituel, condamné à mort et exécuté. Dans la même ville, en 1710, le jeune J. Krasnowksi, âgé de huit ans et demi, est assassiné, ce qui vaut à la communauté juive locale d'être accusée du meurtre. À la suite d'un long procès, le roi prend, le 28 avril 1712, un décret d'expulsion des Juifs de Sandomierz. L'usage de la torture, à laquelle sont ordinairement soumis les accusés de crime rituel, sera aboli par Stanislas Auguste Poniatowski en 1776159. En 1669 a lieu en France, à Metz, l'affaire Raphaël Lévy, accusé d'avoir enlevé le 25 septembre puis torturé à mort un enfant chrétien âgé de trois ans. Sur la base de faux témoignages, Raphaël Lévy sera condamné à être brûlé vif, sentence exécutée le 17 janvier 1670160. En 1690, un Juif de Bialystok, nommé Shutko, est accusé d'avoir enlevé, torturé et saigné à mort, près de Grodno, le jeune chrétien Gavriil Belostokski, âgé de six ans, qui fera l'objet d'un culte et sera canonisé en 1820. Dans les années 2000, en Biélorussie, le 20 mai de chaque année, une prière dénonçant la « bestialité » des Juifs est encore prononcée à la mémoire de « l'enfant martyr », « tué par les Yids ». Le jour de la prière «pour saint Gavriil » est inscrit dans le calendrier orthodoxe biélorusse161.

En Russie, dans les provinces polonaises, les Juifs sont accusés de crime rituel en 1772, 1793 et 1795. Les accusations ne cesseront pas en Russie au cours du XIXe siècle162. On peut aussi relever l'affaire de Peer, en Hongrie (1791). Sans compter les nombreuses accusations de crime rituel contre les Juifs de la Confédération polono-lituanienne : selon l'historien Daniel Tollet, il y en a eu plus d'une centaine entre le concile de Trente au XVIe siècle et le Troisième Partage de la Pologne en 1795153. Par ailleurs, dans l'Empire ottoman, du XVe au XIXe siècle, des accusations de (p.270) crime rituel sont lancées régulièrement par des chrétiens orthodoxes grecs, occasionnant des troubles durant la fête de Pâque164. Au XIXe siècle, ces accusations calomnieuses sont suivies de pogroms, par exemple à Smyrne (1872) ou à Constantinople (1874). Au début du XIXe siècle, des accusa­tions provenant de milieux chrétiens autochtones sont attestées à Alep (1810), Beyrouth (1824), Antioche (1826, 1828), Hama (1829), Tripoli (1834)165. Après l'affaire de Damas en 1840, on peut citer encore, d'après Bernard Lewis, les accusations lancées à Alep (1850, 1875), Damas (1848, 1890), Beyrouth (1862, 1874), Dayr-al-Qamar (1847), Jérusalem (1847), Le Caire (1844, 1890, 1901-1902), Mansourah (1877), Alexandrie (1870, 1882, 1901-1902), Port-Saïd (1903, 1908), Damanhur (1871, 1873, 1877, 1892), Constantinople (1870, 1874), Bùyùkdere (1864), Kuzguncuk (1866), Eyub (1868), Andrinople (1872), Smyrne (1872, 1874), etc.166.

Si la croyance au crime rituel est réactivée au XIXe siècle, elle l'est surtout à partir de l'affaire de Damas qui, en 1840, déchaîne les passions non seulement au Proche-Orient, mais aussi dans nombre de pays occi­dentaux. L'affaire de Damas, précédée de peu par la rumeur de Rhodes qui n'a guère laissé de traces, est immédiatement reconnue comme exem­plaire par les milieux antijuifs, en ce qu'elle paraît manifester à la fois les ten­dances criminelles et la puissance de corruption et de manipulation des Juifs, accusés d'avoir utilisé leur « or » pour empêcher la condamnation de leurs congénères coupables d'assassinat rituel167. Ces affaires seront suivies, en Europe, tout d'abord par l'affaire retentissante de Tisza-Eszlâr en Hongrie (1882-1883), qui vaut à quinze Juifs, accusés d'avoir assassiné rituellement la jeune chrétienne Eszter Solymosi, âgée de quatorze ans - disparue le 1er avril 1882, peu avant la Pâque juive -, de passer dix-sept mois en prison, avant d'être déclarés innocents au terme de leur procès, le 3 août 1883'68. Ce verdict provoque une vague de pogroms en Hongrie. Viennent ensuite l'affaire de Breslau (1888)'69, celle de Xanten en Rhé­nanie (1891), l'affaire Léopold Hilsner (ou affaire de Polna) en Bohème (1899-1900) - durant laquelle s'affirme la haute figure de Thomas G. Masaryk™ -, suivie par celle de Konitz en Prusse occidentale (1900-190l)171. En Russie, c'est l'affaire Beïliss qui, de juillet 1911 à août 1915, va mobiliser à la fois les antisémites professionnels et les défenseurs des Juifs injustement accusés. Comme l'affaire de Damas, elle fait surgir un mouvement international de solidarité débordant l'action militante des Juifs émancipés d'Europe venant au secours des Juifs vivant dans des pays où, ne bénéficiant pas de l'égalité des droits, ils sont victimes de persécu­tions. Si l'affaire Beïliss paraît prendre la relève de l'affaire Dreyfus dans la médiatisation internationale, c'est parce qu'elle est fondée sur le même motif, celui d'une injustice flagrante faisant scandale : un Juif innocent accusé en raison du seul fait qu'il est juif. Juif, donc « traître », « criminel rituel », etc. Nous y reviendrons plus loin, en nous intéressant particuliè­rement aux arguments des accusateurs. (…)

 

(p.271) Il faut enfin rappeler qu'après la Deuxième Guerre mondiale, l'accusation d'infanticide rituel a ressurgi en Pologne, d'abord à Cracovie, pendant l'été 1945, puis à Kielce l'année suivante, pour donner lieu, le 4 juillet 1946, à un pogrom contre les survivants de l'extermination nazie, qui avaient osé demander à leurs voisins non juifs de leur restituer leurs terres et leurs biens (42 morts, environ 100 blessés)175. Durant l'été 1946, les Juifs étaient en Pologne dans une situation d'insécurité maximale : dans les trains, les individus qui sem­blaient être juifs étaient massacrés176.

 

Luther et Eisenmenger, médiateurs et refondateurs

 

(…) Au milieu du XVIe siècle, les imprécations de Martin Luther, notam­ment dans son libelle Sur les Juifs et leurs mensonges (1543)177, qui comporte la proposition d'expulser les Juifs, relancent la polémique antijuive dans le nouveau contexte de la modernité naissante. Dans cette synthèse virulente de la judéophobie médiévale, Luther accuse les Juifs d'être des empoison­neurs, des meurtriers rituels, des usuriers sans scrupule, des parasites de la société chrétienne178. Ce pamphlet antijuif ne fait pas qu'exprimer une haine sans limites, il est aussi un appel au meurtre : « Les Juifs sont des brutes, leurs synagogues sont des étables à porcs, il faut les incendier, car Moïse le ferait s'il revenait au monde. Ils traînent dans la boue les paroles divines, ils vivent de mal et de rapines, ce sont des bêtes mauvaises qu'il faudrait chasser comme des chiens enragés179. » Dans ses « propos de table », Luther, après avoir affirmé que « les Juifs ont leurs pratiques de sorcellerie », dénonce ces derniers comme des criminels par nature : « II est impossible d'empêcher un serpent de piquer. De même il est impossible à un Juif d'abandonner son désir de tuer et d'assassiner des chrétiens dès

(p.272) qu'il le peut180. » Le grand réformateur Luther s'avère un conservateur et un transmetteur de tradition quant à l'image démonisante des Juifs, qu'il ne fait guère qu'emprunter à l'antijudaïsme de l'Église181. Mais l'influence de ses écrits contre les Juifs sera aussi considérable que durable, jusqu'au Troisième Reich. En 1933, quelques mois après l'arrivée au pouvoir des nazis, le 450e anniversaire de la naissance de Luther sera célébré avec faste, à la fois par les Églises protestantes et par la NSDAP. Le Gauleiter Erich Koch n'hésitera pas à comparer Hitler et Luther, affirmant que les nazis combattent dans l'esprit de Luther182. (…)

 

L'affaire de Damas (1840) et ses suites

Ce qu'il est convenu d'appeler « l'affaire de Damas », qui relance les accusations de meurtre rituel au milieu du XIXe siècle, renvoie à une accu­sation mensongère de crime rituel visant des Juifs vivant en Syrie, après la disparition, le 5 février 1840, d'un capucin français d'origine sarde, le père Thomas, avec son serviteur189. Selon la rumeur publique, les Juifs l'auraient égorgé pour utiliser son sang lors de leur Pâque, et ce, dans un contexte marqué par la diffusion à Damas d'un libelle affirmant que le Talmud ordonne l'assassinat d'enfants chrétiens. De nombreux Juifs sont arrêtés etv torturés. L'un d'entre eux, un barbier, passe aux aveux sous la torture. À la suite d'une peudo-enquête conduite par deux personnages

(p.273) sans scrupule, le gouverneur égyptien Cherif Pacha et le consul français Ratti-Menton, sept dirigeants de la communauté juive de Damas sont inculpés de meurtre. Deux d'entre eux meurent sous la torture sans avoir reconnu une quelconque participation à l'assassinat du père Thomas. Cer­tains autres confessent tous les crimes que leurs accusateurs leur imputent. Pour justifier son action, Ratti-Menton lance une vaste campagne de presse dirigée non seulement contre les Juifs de Damas, mais aussi contre les Juifs du monde entier. Cette internationalisation de la propagande anti­juive ne tarde pas à provoquer des réactions d'indignation dans divers pays et une contre-enquête qui met en évidence le caractère arbitraire des accusations et l'usage systématique de la torture pour extorquer des aveux.

L'initiative de la contre-attaque vient de la Grande-Bretagne, dès le mois de juin 1840. Puis d'autres pays occidentaux, dont les Etats-Unis, s'alignent sur les positions fermes prises par le gouvernement britannique. C'est seulement au terme d'une campagne internationale de protestation conduite par l'Anglais Sir Moses Montefiore et le Français Adolphe Crémieux, mouvement de solidarité accompagné d'une contre-enquête, que les accusés seront libérés et que, par un firman du 6 novembre 1840, le jeune sultan Abd al-Majid condamnera solennellement la légende du meurtre rituel : « (...) Après un examen approfondi des livres religieux des hébreux, il a été démontré qu'il est absolument défendu aux Juifs de faire usage non seulement du sang humain mais même du sang d'animaux (...). Les charges portées contre eux et leur culte ne sont que pures calomnies. (...) Nous ne pouvons permettre que la nation juive (dont l'innocence dans le crime qui lui est imputé a été reconnue) soit vexée et tourmentée sur des accusations qui n'ont aucun fondement de vérité190. »

Mais l'affaire de Damas va inspirer une nouvelle génération d'idéo­logues antijuifs, convaincus que son issue était la preuve de la puissance juive191.

En France, trois auteurs catholiques influents vont intégrer l'accusa­tion de crime rituel dans leur arsenal judéophobe. Le premier est le publi-ciste et voyageur Achille Laurent, qui publie en 1846 un ouvrage intitulé Relation historique des affaires de Syrie depuis 1840 jusqu'en 1842, dont le deuxième volume contient de nombreux documents sur l'affaire de Damas. Dans cet ouvrage est dénoncé avec virulence le Talmud de Baby-lone, « code religieux des Juifs modernes, bien différent de celui des anciens Juifs » : le Talmud est notamment caractérisé par « les principes de haine qu'il contient pour tous les hommes qui ne font point partie de ce qu'il nomme le peuple de Dieu192 ». La thèse d'Achille Laurent est que « les Juifs se servent effectivement de sang humain dans quelques-unes de leurs pratiques religieuses193 ». Le deuxième auteur catholique intransigeant est le journaliste Louis Rupert, qui collabore à L'Univers de Louis Veuillot lorsqu'il fait paraître en 1859 L'Église et la Synagoguem. Rupert donne le récit détaillé de plusieurs crimes rituels, dont celui-ci, enchaînant les cli­chés et les stéréotypes narratifs du genre (proche du conte d'épouvanté), sur la base d'une source plus que douteuse et unique :

(p.274) « En 1454, deux Juifs surprirent un enfant chrétien sur les terres ae Louis d'Almanca, dans le royaume de CastiHe ; l'ayant conduit à l'écart dans la campagne, ils le firent mourir, coupèrent ensuite son corps par le milieu et lui arrachèrent le cœur, puis enterrèrent le cadavre à la hâte et partirent. Des chiens qui rôdaient par là furent attirés par l'odeur : ils grattèrent le sol et en retirèrent le corps de l'enfant, qu'ils commencèrent à dévorer ; l'un d'eux s'éloignait emportant un bras dont il avait fait sa proie lorsqu'il fut rencontré par des bergers, et c'est ainsi que l'on découvrit la mort de ce pauvre enfant que ses parents cherchaient en vain depuis plusieurs jours. Pendant ce temps-là, les Juifs, qui avaient convoqué secrètement leurs coreligionnaires, brûlaient le cœur, et en jetaient les cendres dans du vin qu'ils buvaient ensemble dans leur réunion. Tels furent les faits constatés par les enquêtes, et dont la certitude parut complètement acquise au gouverneur et à l'évêque. L'affaire ayant été portée au tribunal royal, les sommes considérables dépensées alors par les Juifs, comme à l'ordinaire, firent durer si bien les procédures, que l'auteur contemporain auquel nous devons ce récit ne put voir la fin du procès195. »

Le troisième auteur catholique français à avoir joué sur la question le rôle d'un propagandiste n'est autre que le théoricien traditionaliste Roger Gougenot des Mousseaux, auteur d'une célèbre somme d'inspiration apo­calyptique parue en 1869: Le Juif, le judaïsme et la juddisation des peuples chrétiensm, où sont dénoncés « l'assassinat talmudique197 », « l'anthropo­phagie sacrée » et les « homicides sacrés » commis par les Juifs, en particu­lier les « Juifs talmudisants », qui « immolent des chrétiens, et recueillent leur sang avec une avidité scrupuleuse198 ».

Mais cette thèse est loin d'appartenir en propre aux milieux catholiques intransigeants du milieu du XIXe siècle199. En Allemagne, Georg Friedrich Daumer (1800-1875), poète et théologien, publiciste antichrétien radical qui fait alors partie de la mouvance des « Jeunes Hégéliens » (ou « hégéliens de gauche »), dénonce avec virulence, dans une lettre adressée à son ami Ludwig Feuerbach en avril 1842, le « cannibalisme dans le Talmud » et la consommation de sang humain lors de la fête de Pourim200, tout en suggé­rant que Jésus faisait lui-même partie d'une secte juive qui pratiquait le meurtre rituel201. À l'instar de Friedrich Wilhelm Ghillany (1807-1876), auteur lui-même d'un livre paru en 1842 sur « les sacrifices humains chez les Hébreux de l'antiquité202 », Daumer soutient la thèse que le dieu juif Jehovah n'est autre que Moloch. Bref, le judaïsme, pratiqué par ses fanati­ques, serait un molochisme, un culte fondé sur des sacrifices humains. Et l'héritage de ce culte barbare se retrouverait dans le christianisme. L'une des principales sources de Daumer n'est autre que l'ouvrage célèbre de l'orien­taliste Eisenmenger, Le Judaïsme dévoilé (Entdektes Judenthum), paru en 1700203. En 1842, Georg F. Daumer publie aussi un ouvrage qui se veut his­torique et critique sur « le culte du feu et du Moloch chez les anciens Hébreux »204, ouvrage qui s'ouvre significativement sur le récit de l'affaire de Damas, présentée comme une nouvelle preuve du crime rituel chez les Juifs205. La thèse de Daumer et de Ghillany, que Feuerbach et le jeune Marx prennent très au sérieux, sera reprise et développée en France par le blan-quiste et communard Gustave Tridon, dans son livre intitulé Du molochisme (p.275) juif. Études critiques et philosophiques™. Dans La France juive, après avoir cité élogieusement Daumer et Ghillany, Drumont note : « Le livre de Gustave Tridon, le Molochisme juif, met bien en relief également cette lutte soutenue par les Prophètes contre le culte de Moloch personnifié, soit par le taureau, soit par le veau d'or207. » La thèse « historique » de Drumont est que, « par une sorte de phénomène de régression, le Juif du Moyen Âge, tombé dans la dégradation, en revint à ses erreurs primitives, vcéda à l'impulsion première de la race, retourna au sacrifice humain208 ». À l'époque médiévale, selon Drumont, tandis que le Talmud devient le fondement de la nouvelle Loi des Juifs, « ce qu'on adore dans le ghetto, ce n'est pas le dieu de Moïse, c'est l'affreux Moloch phénicien auquel il faut, comme victimes humaines, des enfants et des vierges209 ». Les publicistes nazis se réfèrent, eux aussi, volon­tiers à Daumer et à Ghillany. Dans son livre consacré au crime rituel juif, Derjudische Ritualmord, paru en 1943 avec une préface de Johann von Leers, l'historien nazi Hellmut Schramm cite notamment Eisenmenger, Ghillany, Achille Laurent et Gougenot des Mousseaux210.

 

La nouvelle vague anti-talmudique : Rohling et son héritage

 

C'est avec la publication à Munster, en 1871, de la brève compilation du chanoine et théologien catholique autrichien August Rohling, Der Talmudjude, que commence en Europe la deuxième vague de pamphlets antijuifs dénonçant le crime rituel, rapporté aux sataniques enseignements du Talmud211. L'ouvrage, confectionné lui aussi sur le modèle du Judaïsme dévoilé d'Eisenmenger, est aussitôt traduit dans plusieurs langues et soutenu par la presse catholique dans toute l'Europe212. Richard Wagner, entre autres, en est un lecteur admiratif213. C'est en Belgique que paraît, en 1888, la première traduction française du pamphlet de Rohling, sous le titre Le Juif-talmudiste214. La seconde traduction du pamphlet en langue française paraît en 1889 à Paris, sous le titre Le Juif selon le Talmud, avec une préface d'Edouard Drumont215. La presse des Assomptionnistes (La Croix, Le Pèlerin), qui avait auparavant déjà donné dans l'anti-talmudisme, y puise de nou­veaux arguments, d'apparence plus savants, imaginant y trouver en outre les preuves que le meurtre rituel fait l'objet d'un impératif talmudique216. Lorsqu'à la veille de la Pâque juive, le 1er avril 1882, dans le village hongrois de Tisza-Eszlâr, une jeune fille chrétienne disparaît, La Bonne Presse ne manque pas de dénoncer un meurtre rituel perpétré par des rabbins fanati­ques, en l'inscrivant dans la longue série des « crimes rituels juifs » prétendu­ment commis depuis le Moyen Age en vertu d'une obligation religieuse217. On assure aux lecteurs catholiques que «le Talmud (...) recommande, en termes précis, de mêler au pain sans levain du sang chrétien218 ». Si la police locale inculpe bien les membres d'une famille juive, le procès qui s'ensuit montre les lacunes de l'enquête et les prévenus sont relaxés. Mais le père Bailly récuse le verdict en l'attribuant à une opération de corruption : si « l'évidence du crime commis par certains Juifs, au nom de cérémonies rituelles, à Tïsza-Eszlâr, n'a pas été atténuée par le dénouement », c'est parce que l'or juif aurait payé l'acquittement219.

 

(p.279) /années 1930/ (…)la grande vague antijuive qui s'étend en Europe. C'est en référence au pamphlet de Rohling qu'un certain François Le Français (sic) publie en décembre 1938 dans la revue Le Pilori, dirigée par Henri-Robert Petit, un article intitulé « La race haineuse, sadique et criminelle », où le lecteur épouvanté apprend que « les Juifs sont friands de spectacles de sang et de mort », et, plus précisément, que « les lentes agonies leur procurent toujours une sorte de jouissance malsaine244 ». Cette cruauté serait, chez les Juifs, conforme aux leçons du Talmud, c'est-à-dire à la véritable loi juive : « De toutes les lois qui régi­rent les nations, celle des Juifs fut la plus méprisable, la plus barbare, la moins digne d'un peuple policé. Elle constitue un recul sur toutes les civi­lisations anciennes, même les moins évoluées ; elle trahit les mœurs impu­diques et sauvages d'un groupe humain inaméliorable, en marge de l'Humanité. Et c'est ce groupe-là qui a conçu, contre tous les autres peu­ples étrangers à sa race, une haine dont rien ne peut donner une idée sinon la lecture du Talmud245. »

 

(p.279) L'antisémitisme russe au début du xxe siècle : l'affaire Befliss

Le XXe siècle de la Russie antisémite commence par l'épouvantable pogrom de Kichinev (Bessarabie) qui a lieu durant le week-end de Pâques (6-7 avril 1903) et dont le prétexte, saisi par les organisateurs du massacre, est la découverte du cadavre d'un jeune garçon, présenté par les agitateurs antisémites locaux, dont le pogromchtchik Pavolachi Krouchevan, comme la victime d'un crime rituel. Le bilan des violences est très lourd : 49 morts, 495 blessés, un grand nombre de viols, environ 1 500 ateliers et boutiques dévastés et détruits, 20 % de la population juive sans abri, soit deux mille familles247. L'itinéraire du journaliste et agitateur antijuif Pavolachi A. Krouchevan (1860-1909), l'un des meneurs et des propagandistes les plus actifs dans les milieux pogromistes, a valeur d'exemple. Au moment du pogrom, Krouchevan est le directeur du journal Znamia (« Le Dra­peau ») lancé à Saint-Pétersbourg en février 1903, où il a publié le fameux faux intitulé « Discours du Rabbin », destiné à mobiliser contre les Juifs. C'est aussi Krouchevan qui, le premier, publiera les Protocoles des Sages de Sion, en feuilleton, dans Znamia, du 28 août au 7 septembre 1903 (« ancien style » ; en fait, du 10 au 20 septembre 1903), comme pour justifier après coup le pogrom. Krouchevan, qui s'est établi en 1894 à Kichinev, y a fondé le journal antisémite Bessarabets en 1896, où il publie une série d'articles accusant les Juifs de commettre des meurtres rituels. L'agitateur antijuif deviendra ensuite un membre actif des Centuries noires, organisa­tion nationaliste, traditionaliste et antisémite n'hésitant pas à recourir à la violence. En novembre 1905, il sera l'un des fondateurs de l'Union du Peuple russe, dont de nombreux membres, au cours des années 1920, rejoindront le mouvement nazi. Il finira par être élu député à la Douma en 1907. On évalue à environ sept cents le nombre des pogroms organisés par les Centuries noires de la fin octobre 1905 aux derniers mois de 1906.

 

(p.289) L'itinéraire de Johann von Leers (1902-1965) est riche d'enseigne­ments sur les relations entre les spécialistes nazis de la « question juive » et les milieux arabo-musulmans antijuifs31". Après des études de droit et de langues (russe, polonais, hongrois, hollandais, anglais, français, espagnol, japonais) qui lui permettent de travailler pour le ministère des Affaires étrangères dès 1928311, Johann von Leers se rallie en août 1929 au national-socialisme312. Il devient sans tarder le rédacteur en chef de la revue nazie Wille und Weg, lancée en 1931. La première livraison de cette revue raciste s'ouvre sur un article de Joseph Goebbels, dont il devient l'un des protégés313. Cet officier SS acquiert rapidement la réputation d'être à la fois un spécialiste de la « question juive » et un propagandiste efficace qui, à la demande de Goebbels, met ses talents au service du parti nazi. Engagé dans le Mouvement allemand de la Foi (Deutsche Glaubens-bewegung), fondé par l'indianiste et historien des religions Jakob Wilhelm Hauer (1881-1962), mais placé sous le patronage de Himmler, il se pro­pose de « libérer l'Allemagne de l'impérialisme du judéo-christianisme », et de créer une nouvelle religion païenne, qui serait purement germanique314. Il fréquente à cette époque le raciologue Hans F. K. Gùnther et le comte Ernst zu Reventlow (1869-1943), vice-président du Mouvement allemand de la Foi. Il publie dans diverses revues racistes, qu'il s'agisse de la revue de Richard Walther Darré, Odal. Monatsschrift fur Élut und Boderf1^, d'une revue qu'il lance lui-même en 1933, Nordische Welt. Zeitschrift der Gesellschaft fur Germanische Ur- und Vorgeschichte (Leipzig), de la revue mensuelle d'Alfred Rosenberg, Der Weltkampf (« Le Combat mondial »), ou du mensuel du parti nazi, Nationalsozialistische Monatshefte^6. En avril 1938, avec l'appui d'Alfred Rosenberg, il est nommé professeur à l'Université Friedrich-Schiller, à léna. Il est censé y enseigner « l'histoire juridique, économique et politique sur des bases raciales317 ». Doctrinaire « völkisch », mais surtout antisémite fanatique, Johann von Leers publie nombre de ses ouvrages antijuifs, fondés sur

une conception raciste et conspirationniste du monde, aux éditions de Theodor Fritsch (longtemps appelées Hammer-Verlag), spécialisées dans la propagande antisémite. Il dédie son ignoble album de photos paru en 1933, Juden sehen dich an (« Les Juifs vous regardent »), au « vaillant, fidèle et inébranlable Julius Streicher318 ». On y peut voir des photos de Juifs célèbres, Albert Einstein, Emil Ludwig ou Lion Feuchtwanger, sous la légende « Pas encore pendus ! ». C'est également en 1933 qu'il publie son pamphlet antijuif 14 Jahre Judenrepublik (« 14 années de république juive ») - visant la République de Weimar —, ainsi qu'une brochure contenant le fameux faux antijuif qu'est le « Discours du Rabbin », extrait du roman d'Hermann Goedsche, Biarritz (1868)319. Leers sera un propagandiste pro­lifique, qui publiera vingt-sept livres de 1933 à 194532".

 

(p.290) Heinrich Himmler, en compagnie de Walther Darré et de l'occultiste Karl-Maria Wiligut, rencontre pour la première fois Herman Wirth, philologue nazi adepte du mythe aryen et théoricien de la civilisation « nordique » primordiale, qui deviendra en 1935 le premier président de l'institut prétendument scientifique créé par Himmler, î'Ahnenerbe (« Héritage des ancêtres »)321. Johann von Leers expose la conception nazie orthodoxe d'une histoire raciologique dans un livre publié à Leipzig en 1934 : Geschichte auf rassischer Gmndlage (« Histoire sur un fondement raciste »). En 1936, il publie à Munich un essai pour justifier la législation nazie contre les Juifs, Blut und Rasse in der Gesetzgebung (« Sang et race dans la législation »)322. La même année, il rencontre à Berlin le « Grand Mufti » de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini (1895-1974), dont il devient l'ami. Professeur d'université et officier SS, il travaille aussi pour le minis­tère de la Propagande, sous la direction de Goebbels. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est l'un des idéologues nazis qui s'efforcent de diffuser la thèse, chère au « Grand Mufti », selon laquelle les Juifs sont les ennemis communs de l'islam et de l'Allemagne nazie323. C'est dans cette perspec­tive qu'il publie en décembre 1942, dans la revue Die Judenfmge, un article intitulé « Judentum und Islam aïs Gegensatze » (« Le judaïsme et l'islam en tant qu'opposés »), où, en propagandiste zélé, il fait cet éloge immodéré de l'antijudaïsme islamique : « L'hostilité de Mahomet envers les Juifs a eu une conséquence : les Juifs d'Orient ont été totalement paralysés. Leur assise a été détruite. Le judaïsme oriental n'a pas réellement participé à l'extraordinaire montée en puissance du judaïsme européen au cours des deux derniers siècles. Repoussés dans la saleté des ruelles du mellah, les Juifs ont mené là une vie misérable. Ils ont vécu sous une loi spéciale, celle d'une minorité protégée, qui, contrairement à ce qui s'est passé en Europe, ne leur permettait pas de pratiquer l'usure ni même le trafic de marchandises volées (...). Si le reste du monde avait adopté une politique semblable, nous n'aurions pas de question juive Judenfrage]. (...) En tant que religion, l'islam a rendu un service éternel au monde : il a empêché la conquête menaçante de l'Arabie par les Juifs. Il a vaincu, grâce à une reli­gion pure, le monstrueux enseignement de Jéhovah. C'est ce qui a ouvert à de nombreux peuples la voie vers une culture supérieure324. »

 

(…) (p.291) Après la Seconde Guerre mondiale, Leers, qui tente de fuir l'Alle­magne, sera arrêté et placé dans un camp d'internement, où il restera dix-huit mois. Une dure épreuve pour un représentant de la « race des Seigneurs », qui parlera longtemps avec amertume de « ces longs mois où la fine fleur du national-socialisme était à la merci des nègres et des pour­ceaux hébraïques derrière les barbelés332 ». Une fois libéré, Leers, sous une fausse identité, réussit finalement, grâce à une filière d'évasion passant par l'Autriche et l'Italie, à gagner l'Argentine de Perón, terre d'accueil pour les réfugiés nazis, où il devient vite un ami intime du dictateur. Il continue d'y exercer des activités de propagandiste antijuif, notamment en tant que rédacteur en chef de la revue nazie de Buenos Aires Der Weg (« La Voie »), fondée en 1947 par Eberhard Fritsch333. Il collabore égale­ment, sous divers pseudonymes (Dr Hans A. Euler, K. Neubert), à la revue néonazie Nation Europa, fondée en janvier 1951 par Karl-Heinz Priester (ancien officier Waffen-SS) et Hermann Ehrhardt (ancien officier SS), quelques mois avant le « Congrès national européen » de Malmo (mai 1951), qui conduit à la création du Mouvement social européen (MSE), organisme de liaison international dirigé par un comité exécutif où figurent notamment Maurice Bardèche, Per Engdahl et Karl-Heinz Priester334. En Argentine, Leers établit en particulier des contacts avec Adolf Eichmann, Martin Bormann, Hans-Ulrich Rudel (l'as de la Luftwaffe) et le secrétaire privé de Goebbels, Wilfried von Oven335. Dans ses Mémoires, Martin Bormann évoque avec nostalgie les réunions amicales entre anciens nazis en Argentine péroniste, où Leers, qu'il admire, joue le rôle d'un gardien militant de l'idéologie nazie : « Les historiens et les spé­cialistes de sciences politiques se groupaient autour du Pr Johann von Leers. Mêlés à eux dans le plus strict incognito, il y avait nous, les "huiles", Eichmann, Mengele et moi. (...) Ces années furent dominées par notre bienfaiteur, Juan Domingo Perôn. L'élite de notre groupe le servit utilement et fidèlement en tant que conseillers militaires et scientifi­ques. (...) Tandis que Mengele se plongeait avec ardeur dans le tourbillon social, Eichmann et moi préférions vivre sans ostentation et dans la retraite, pour des raisons évidentes. Notre inspiration politique, nous la devions au Pr von Leers dont le journal, Der Weg (...), était le porte-parole de notre groupe. La croissance de la conscience nationale allemande de notre rassemblement pouvait se mesurer à la croissance constante du tirage de ce journal, dont plus d'un exemplaire parvint dans notre patrie vaincue et enchaînée. Von Leers défendait avec un incomparable courage notre héritage idéologique national-socialiste, dénonçant les mensonges de (p.292) la presse internationale et exposant le véritable arrière-plan du conflit qui évoluait rapidement vers une confrontation entre l'Ouest et l'Est336. »

Leers n'en continue pas moins de s'occuper, à travers ses réseaux arabo-musulmans, de la guerre contre les Juifs au Proche-Orient. Dans une interview publiée en janvier 1953 par la revue de Leers, Der Weg, le « Grand Mufti » de Jérusalem félicite Leers pour son « très important tra­vail en faveur de l'amitié traditionnelle entre l'Allemagne et la nation arabe337 ». L'admiration de Leers pour Hitler reste entière : « Ce que j'aimais chez Hitler, c'est qu'il combattit les Juifs et qu'il en tua beaucoup338. » En 1955, après la chute de Peron, il s'enfuit pour s'établir au Caire, où il organise, avec l'ancien collaborationniste Georges Oltramare (connu sous son pseudonyme « Charles Dieudonné339 »), la propagande antisémite, dite « antisioniste », du régime nassérien340. Le « Grand Mufti » al-Husseini l'accueille au Caire par un chaleureux discours de bienvenue : « Nous vous remercions d'être venu jusqu'ici reprendre le combat contre les puissances des ténèbres incarnées dans la juiverie mondiale341. » Converti à l'islam avec la bénédiction d'al-Husseini, Johann von Leers prend le nom d'Omar Amin, devenant « Omar Amin von Leers », et tra­vaille pour la cause du nationalisme arabe, incarné alors par le colonel-président Nasser dont il est l'un des conseillers politiques, rattaché au ministère de l'Information. Nasser le nomme à la tête de son Institut pour l'étude du sionisme. Devenu un homme de confiance du Raïs, Leers l'amène à placer à la tête des services spéciaux (le « Moukhabarat ») l'un de ses proches, Gerhard Hartmut von Schubert, lui-même ancien collabora­teur de Goebbels342. L'un et l'autre ont eu le même parcours : des services de propagande du Troisième Reich aux services spéciaux du régime péro-niste et, pour finir, l'engagement en faveur de la cause arabo-musulmane contre les Juifs.

William Stevenson, ancien correspondant de guerre en Afrique du Nord et au Moyen-Orient devenu journaliste d'investigation, a raconté sa rencontre avec Leers au Caire en 1956, peu après la crise du canal de Suez, qui se termine à la mi-novembre 1956. Notons au passage qu'après la guerre, le 23 novembre 1956, une proclamation du ministère des Affaires religieuses est lue dans toutes les mosquées, affirmant que « tous les Juifs sont des sionistes et des ennemis de l'État » et promettant leur expulsion prochaine. Des dizaines de milliers de Juifs se voient alors contraints de quitter le pays après avoir abandonné leurs biens au gouver­nement égyptien. C'est donc dans ces circonstances que Stevenson ren­contre « le professeur Johann von Leers » au ministère de l'Information, où il est « directeur de la propagande contre Israël343 ». Leers se présente à lui comme « un spécialiste des affaires sionistes », et, sans cacher qu'il est recherché comme « criminel de guerre344 », affirme devant son interlocu­teur médusé qu'il y a « véritablement une conspiration sioniste », qu'elle a « toujours existé » et que « rien ne peut guérir l'espèce humaine de la peste juive, sinon une opération héroïque345 ». Bref, pour Leers, Israël est « un cancer à extirper346 », ou pour le moins « une absurdité qui doit disparaître347 ».

(p.293)

Le propagandiste nazi devenu musulman contribue à la publication par les Services d'information de la RAU, en avril 1957, d'une édition en arabe des Protocoles des Sages de Sion, présentés dans l'introduction due au « Comité des ouvrages politiques » comme « un document sioniste secret de la plus haute importance », permettant de « connaître la portée des objectifs du sionisme international, dont le germe maudit a été semé dans notre pays de Palestine par l'impérialisme israélien348 ». Une seconde intro­duction « historique », de facture nazie, dans laquelle sont cités notamment Theodor Fritsch, Ulrich Fleischhauer et Alfred Rosenberg, montre l'influence que pouvaient avoir Leers et ses comparses (en particulier Louis Heiden, devenu au Caire Louis Al-Hadj349) sur l'orientation de la propa­gande nassérienne. Sa conclusion est que la recherche de l'identité de l'auteur des Protocoles est « d'importance secondaire », « car le texte du document prouve suffisamment qu'aucun cerveau aryen au monde n'aurait été capable d'élaborer un tel programme15" ». Convaincu de l'utilité des Protocoles par ses collaborateurs nazis, Nasser déclarera en septembre 1958 à R. K. Karandjia, rédacteur en chef du journal indien de langue anglaise Blitz : «Je me demande si vous avez lu un livre appelé Protocols of thé Learned Elders of Zion. Il faut absolument que vous le lisiez. Je vous en donnerai un exemplaire. Il prouve irréfutablement que trois cents sionistes (...) gouvernent le sort du continent européen351. » On peut également mettre au compte de l'influence exercée par Leers et ses collaborateurs sur Nasser les déclarations négationnistes (avant la lettre) faites par ce dernier, notamment dans une interview publiée en mai 1964 par l'hebdomadaire allemand du néonazi Gerhard Frey, la Deutsche National Zeitung, où, après avoir précisé que « pendant la Seconde Guerre mondiale, notre sympathie allait aux Allemands », le Raïs lance : « Personne ne prend au sérieux le mensonge des six millions de Juifs assassinés352. » C'est à cette époque que Leers entretient une correspondance amicale avec les deux « pionniers » français du négationnisme : Maurice Bardèche et Paul Rassinier353. Paral­lèlement, Johann von Leers exerce la fonction de « contact pour l'organi­sation des anciens membres des SS [le réseau ODESSA] en territoire arabe354 ».

 

 

(p.294) L'islamisation du mythe au XXe siècle

L'accusation de crime rituel, d'origine européenne, païenne puis chrétienne, a été acclimatée au cours du XIXe siècle au Moyen-Orient, à travers plusieurs affaires dues à des accusateurs chrétiens359, puis intégrée au XXe dans le discours antijuif du monde arabo-musulman360. Selon Bernard Lewis, on ne trouve pas trace dans le monde musulman de « cette forme particulière de calomnie antijuive durant toute la période classique361 ». L'historien en repère les premières manifestations en terres d'islam au cours de la seconde moitié du XVe siècle, mais elles restent jusqu'à la fin du XIXe siècle le fait des milieux chrétiens : « Sa première apparition date du règne du sultan ottoman Mehmed le Conquérant et eut presque certaine­ment pour origine l'importante minorité grecque-orthodoxe issue de l'empire Byzantin, où de telles accusations étaient monnaie courante. Elles demeurèrent sporadiques sous les Ottomans et furent régulièrement condamnées par les autorités. Ce n'est qu'au XIXe siècle que, prenant les proportions d'une véritable épidémie, elles se répandirent dans tout l'Empire, allant parfois jusqu'à déclencher des émeutes populaires362. » C'est au début du XXe siècle que les accusations de meurtre rituel lancées régulièrement par les communautés chrétiennes dans le monde musulman commencent à être reprises par les milieux musulmans eux-mêmes. En 1910, l'un des premiers signes de l'islamisation de l'accusation surgit en Iran, lorsqu'un pogrom est déclenché à Chiraz dans le quartier juif par des rumeurs de crime rituel : les accusateurs sont musulmans, comme la jeune victime supposée, une petite fille de quatre ans. Le pogrom fait 12 morts et plus de 50 blessés parmi les Juifs de Chiraz, lesquels, au nombre de 6 000, sont dépouillés de tous leurs biens363

(…)

(p.295) Dans un premier temps, l'arabisation de la judéophobie européenne s'opère par les chrétiens locaux ; dans un second temps, intervient l'islamisation des matériaux symboliques, laquelle s'accélère après la création de l'État d'Israël365. Dans ce nouveau contexte culturel, les enfants chrétiens sont donc concur­rencés, puis remplacés par les enfants musulmans. Après la création de l'État d'Israël, la représentation du Juif comme criminel rituel est intégrée dans le discours ainsi que dans les images de propagande « antisionistes ». Après la guerre des Six-Jours (5-10juin 1967), des accusations de meurtre rituel sont ainsi lancées contre les Juifs en Egypte dès le 21 juin 1967, puis en 1971, 1972 et 1973, ainsi qu'au Liban et en Irak en 197l366. Par exemple, dans une interview publiée le 14 novembre 1973 par l'hebdomadaire Akhir Sa'a, Hassan Zaza, professeur d'hébreu à l'Uni­versité 'Ayn Shams du Caire, affirme que les Juifs, bravant leurs propres lois, utilisent le sang de non-juifs à des fins rituelles367. En janvier 1978, dans le mensuel Octobre, édité au Caire, le journaliste influent Anis Mansour, ami du président Anouar el-Sadate, n'hésite pas à relancer l'accusation de crime rituel368. Quelques années auparavant, en août 1972, le roi Fayçal d'Arabie Saoudite, interrogé par un journaliste égyptien, commençait par accuser les Juifs d'avoir toujours eu des « intentions criminelles » et d'avoir pour objectif « la destruction de toutes les autres religions ». Il les accusait aussi d'avoir « déclenché les Croisades (...) afin d'affaiblir à la fois les chré­tiens et les musulmans ». Puis il réaffirmait contre eux l'accusation de crime rituel : « Pour se venger, un jour dans l'année, ils^mélangent le sang des non-Juifs à leur pain avant de le consommer. » À titre de preuve, Fayçal racontait que deux ans auparavant, alors qu'il était en visite à Paris, il avait appris que la police avait découvert les cadavres de cinq enfants assassinés et vidés de leur sang par un groupe de Juifs à des fins rituelles. Et le roi de conclure ce bref tour d'horizon : « Cela vous indique la force de leur haine et de leur cruauté à l'égard des peuples non-juifs369. »

 

23:05 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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