26/08/2010

Taguieff (further)

n'avoir rien de commun avec elles. Quand leurs yeux furent un peu ouverts par d'autres nations victorieuses, qui leur apprirent que le monde était plus grand qu'ils ne croyaient, ils se trouvèrent, par leur loi même, ennemis naturels de ces nations, et enfin du genre humain59. » La vieille accusation de haine du genre humain est réitérée en 1767 dans l'opuscule intitulé La Défense de mon onde, lorsque Voltaire, après avoir affirmé qu'« on trouverait plus de cent passages [dans l'Ancien Testament] qui indiquent cette horreur pour tous les peuples qu'ils connaissaient », conclut : « II est donc constant que leur loi les rendait nécessairement les ennemis du genre humain6". » En 1769, dans l'article «Juifs » de son Dic­tionnaire philosophique, Voltaire réaffirme ainsi la vieille accusation : « Vous ne trouverez en eux [les Juifs] qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent61. »

 

(p.258) Intrinsèquement criminalisé par la responsabilité collective qu'on lui prête, le peuple juif est condamné pour son crime et par là même diabo-lisé. La diabolisation du Juif est inscrite ainsi dans le plus ancien héritage culturel de l'Europe chrétienne. Elle peut trouver sa justification théolo­gique dans l'un des Évangiles. Jean (8, 42-44) fait dire au Christ, s'adres­sant aux Pharisiens : « Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez. (...) Vous avez, vous, le diable pour père et ce sont les convoitises de votre père que vous voulez accomplir. Celui-là était homicide dès le commencement (...)72. » Dans l'Apocalyse, à deux reprises (2, 9 et 3, 9), sont pris à partie « ceux qui se disent juifs et ne le sont pas, mais qui sont une synagogue de Satan ». On retrouvera l'expression « synagogue de Satan » dans les titres de nombreux pamphlets antijuifs73. La conviction que les Juifs et Satan ont une commune nature est ainsi attestée dans l'Écriture, de tradition chrétienne74. Par cet argument, il s'agit pour les Pères de l'Église de justi­fier la rupture avec le judaïsme, afin de purger le christianisme de toute influence juive. À la fin du IVe siècle, dans ses Homélies contre les Juifs75, Saint Jean Chrysostome (344-407), prêtre d'Antioche puis patriarche de Constantinople, exprime sans détours cette conviction : « Les démons habitent (...) dans les âmes des Juifs (...), et ceux d'aujourd'hui sont pires que les premiers ; et il ne faut pas s'en étonner. Autrefois, en effet, ils manquaient de piété envers les prophètes ; mais aujourd'hui, c'est contre le Maître même des prophètes qu'ils lancent leurs outrages76. » Et ce « maître de l'imprécation antijuive77 » de reprendre la métaphore polé­mique de l'Apocalyse : « Non seulement la synagogue, mais l'âme elle-même du Juif est la citadelle du diable78. » Dans ses attaques contre « la synagogue », la virulence de Jean Chrysostome est extrême, visant à dés­humaniser et à démoniser les Juifs : « La synagogue n'est pas seulement un lupanar et un théâtre mais aussi un repaire de brigands, une tanière de bêtes sauvages (...) - pas seulement une tanière de bêtes sauvages mais de bêtes impures. (...) Si Dieu l'a abandonné, cet endroit est devenu la rési­dence des démons79. » Cette éloquence dans la dénonciation, on la retrouve dans une série de questions rhétoriques par lesquelles Jean Chrysostome, prenant les prophètes juifs à témoin, construit l'image d'un peuple à la fois méprisable et haïssable, qui devait finir par être le meur­trier du Christ : « Quelle sorte de crime n'ont-ils pas perpétré ? Tous les prophètes n'ont-ils pas consacré à leur accusation de nombreux et longs discours ? Quelle tragédie, quelle sorte de crime n'ont-ils pas cachée par leurs meurtres impurs ? Ils ont sacrifié leurs fils et leurs filles aux démons ; ils ont ignoré la nature, oublié les douleurs de l'enfantement, foulé aux pieds l'éducation des enfants, renversé et précipité les lois du sang ; ils sont devenus plus cruels que toutes les bêtes sauvages. (...) Eux, sans aucune nécessité, ont égorgé leur progéniture de leurs propres mains pour honorer les ennemis de notre vie, les funestes démons. Qu'est-ce qui pourrait nous frapper davantage, leur impiété ou leur inhumaine cruauté ?

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Qu'ils sacrifièrent leurs fils ou qu'ils les sacrifièrent aux démons ? A moins que dans leur impudicité, ils n'aient surpassé l'excessive lascivité des ani­maux ? (...) Que vous dire d'autre ? Rapines, cupidité, abandon des pauvres, larcins, trafics ? Une journée entière ne suffirait pas pour en faire le récit*". »

II s'agit avant tout pour Jean Chrysostome de pousser les judaïsants, attachés à certaines pratiques juives, à rompre leurs derniers liens avec le judaïsme81. Un passage de Grégoire de Nysse (332-394) illustre tout autant la virulence des diatribes antijuives des Pères de l'Église : « Meurtriers du Seigneur, assassins des prophètes, rebelles et haineux envers Dieu, ils outragent la Loi, résistent à la grâce, répudient la foi de leurs pères. Comparses du diable, race de vipères, délateurs, calomniateurs, obscurcis du cerveau, levain pharisaïque, sanhédrin de démons, maudits exécrables, lapideurs, ennemis de tout ce qui est beau82... » Derrière cette pluie d'insultes, on entrevoit l'antijudaïsme religieux au sens strict, tel qu'il s'est constitué dans Je christianisme des premiers siècles, autour de ^ l'antago­nisme entre l'Église et la Synagogue, et auquel les Pères de l'Église ont donné une forme théologique hautement élaborée, notamment à travers leurs écrits de mission et de polémique antijuive83. Dans cette guerre culturelle entre la religion-mère et la religion-fille, dont l'Église sort victo­rieuse au IVe siècle, l'antijudaïsme doctrinal en formation s'accompagne d'un immense travail de rationalisation d'ordre théologique visant à justi­fier la criminalisation, la bestialisation et la diabolisation des Juifs, et don­nant lieu à un « enseignement théologique du mépris » (Jules Isaac) qui prend l'allure d'un endoctrinement. Ce « système d'avilissement » progres­sivement mis en place par l'Église84 est la grande nouveauté de l'anti­judaïsme chrétien par rapport à la judéophobie païenne. Une fois institu­tionnalisé, il a permis la diffusion dans la société médiévale d'un certain nombre de stéréotypes antijuifs dont les Européens modernes, chrétiens ou déchristianisés, ont recueilli l'héritage85. Quoi qu'il en soit, comme le note Gavin Langmuir, l'accusation de déicide « resta le principal stéréotype xénophobe jusqu'en 1096, et, à cette date, elle fut la seule justification donnée aux massacres de la première croisade86 ».

Marcel Simon a fort bien défendu la double thèse de la nouveauté spéculative et du caractère fondateur de l'antijudaïsme chrétien : « Une différence fondamentale sépare (...) l'antisémitisme païen et l'antisémi­tisme chrétien. Le second revêt, du fait qu'il est entretenu par l'Église, un caractère officiel, systématique et cohérent qui a toujours fait défaut au premier. Il est au service d'une théologie, et est nourri par elle ; il puise ses arguments beaucoup moins dans la constatation de faits précis, ou même dans les affirmations plus ou moins fondées de la malveillance populaire, que dans une certaine exégèse des écrits bibliques interprétés, en fonction de la mort du Christ, comme un long réquisitoire contre le peuple élu. À la différence de l'antisémitisme païen, qui traduit le plus souvent une réaction spontanée, exceptionnellement dirigée et organisée, il poursuit un but précis : rendre les Juifs odieux, maintenir l'aversion qu'ils inspirent à certains éléments de la population, la communiquer à ceux qui professent à leur égard des dispositions plus bienveillantes87. » Dans cette perspective, c'est l'Église qui porte la responsabilité de la diffusion (p.260) et de l'entretien incessant de la haine contre les Juifs. Telle la thèse de Jules Isaac, pour qui l'enseignement chrétien est « la source première et permanente de l'antisémitisme, comme la source puissante, séculaire, sur laquelle toutes les autres variétés de l'antisémitisme » sont « venues en quelque sorte se greffer88 ».

La représentation du Juif comme ennemi absolu, disons « l'Ennemi », a circulé hors des frontières de l'antijudaïsme chrétien après avoir été sécu­larisée au XVIIIe siècle par Voltaire et le baron d'Holbach, puis réinscrite par les théoriciens socialistes et révolutionnaires, au XIXe siècle, dans la vision anti-ploutocratique du monde. Il en va ainsi lorsque Fourier stig­matise le peuple juif comme « le véritable peuple de l'enfer » et Toussenel comme « le peuple de Satan ». Un ennemi absolu ne peut qu'être un rejeton du principe absolument négatif, Satan. La traduction racialiste du stéréotype peut être illustrée par cette phrase placée par Henri Faugeras en épigraphe de son pamphlet paru en 1943, Les Juifs peuple de proie : « Le peuple juif est l'ennemi héréditaire de tous les peuples89. »

L'antijudaïsme religieux et « ethnique9" » du Coran fait écho à ces accusations : les Juifs « sont devenus le parti de Satan : ils sont perdus91 », et l'avenir auquel ils sont promis est sans perspective de rachat : « Pour eux, c'est la honte en ce monde, et dans l'autre monde c'est un terrible châtiment92. » Les Juifs sont maudits : « Nous les avons maudits parce qu'ils ont rompu leur alliance avec Nous, parce qu'ils ont été incrédules, parce qu'ils ont tué sans droit les Prophètes93. » Au déicide s'ajoute le pro-phéticide, thème d'accusation réactivé au XXe siècle par l'idéologue isla­miste Sayyid Qutb94. Il est souvent repris dans les prêches : aux premiers temps de l'hégire, les Juifs auraient tenté d'empoisonner le Prophète par l'une de ses épouses d'origine juive. Le « parrain » du fondamentalisme islamique, théoricien du Jihad contre les Juifs et de la judéophobie apoca­lyptique dont Al-Qaida a recueilli l'héritage95, dénonce ainsi les Juifs comme des êtres intrinsèquement pervers, haineux et criminels : « Le Coran a beaucoup parlé des Juifs et a mis en évidence leur méchanceté. Partout où les Juifs ont demeuré ils ont commis des abominations sans précédent. De la part de telles créatures, qui tuent, massacrent et diffamen' les prophètes, on ne peut attendre que des bains de sang et toutes les méthodes répugnantes par lesquelles ils accomplissent leurs machinations96. » Pour l'idéologue islamiste, la haine de l'islam portée par les Juifs ne se dis­tingue pas de la haine du genre humain, s'il est vrai que l'humanité véri­table est représentée par les musulmans, ou incarnée par la Communauté musulmane (Oumma) : « La Communauté musulmane continue de souffrir des mêmes machinations et de la même duplicité juives qui ont décon­certé les premiers musulmans. (...) Les Juifs continuent, par leur méchan­ceté et leur duplicité, à éloigner cette Communauté de sa Religion et à la rendre étrangère à son Coran. (...) Tous ceux qui éloignent cette Commu­nauté de sa Religion et de son Coran ne peuvent être que des agents juifs, qu'ils agissent sciemment ou non97. »

La dernière phrase de cet extrait de l'opuscule programmatique de Qutb est très significative : elle illustre un procédé rhétorique qu'on ren­contre souvent dans le discours polémique, et qui consiste en un élargissement (p.261) de la cible de la stigmatisation. Elle revient par exemple à passer de l'énoncé « tous les Juifs sont des criminels » à l'énoncé « tous les criminels sont des Juifs ». Dans la phrase de Qutb, on glisse de « tous les Juifs sont des anti-musulmans » à « tous les anti-musulmans sont des Juifs » (ou des « agents juifs »). Lors du quatrième congrès de l'Académie de recherches islamiques, organisé à l'Université al-Azhar du Caire en septembre 1968, la plupart des théologiens arabes réunis présentent les Juifs à la fois comme des « ennemis de Dieu » et des « ennemis de l'humanité98 ». Un an après la guerre du Kippour, en 1974, Abdul Halim Mahmoud, directeur de l'Académie de recherche islamique, affirme dans un livre intitulé Jihad et victoire : « Allah ordonne aux musulmans de combattre les amis de Satan où qu'ils se trouvent. Parmi les amis de Satan - en fait, parmi les princi­paux amis de Satan à notre époque - se trouvent les Juifs". »

L'interprétation malveillante, à la lumière de l'accusation de déicide, du thème de l'élection divine aura permis aux polémistes chrétiens d'ajouter au stock de stéréotypes hérité de la judéophobie antique celui de « l'orgueil juif », source de mépris et de haine pour les non-Juifs, réinter­prété au XXe siècle comme un « orgueil racial"10 », réinvesti enfin dans la vulgate antisioniste contemporaine, où les « sionistes » sont accusés d'« arrogance », de « racisme », d'« impérialisme », etc."". Mais l'accusation de déicide, même en Europe, est loin d'avoir disparu au début du XXIe siècle. C'est ce que montre l'enquête réalisée en 2005 par le groupe Taylor Nelson Sofres (TNS), sous la direction scientifique de l'institut First International Resources, sur les « attitudes envers les Juifs dans onze pays européens », rendue publique le 7 juin 2005, dans le cadre de laquelle l'affirmation « Les Juifs sont responsables de la mort du Christ » a été sou­mise aux personnes interrogées. Deux ans plus tard, en 2007, une seconde enquête du même type est réalisée par le groupe TNS"12. L'analyse des réponses des personnes se déclarant en 2005 « tout à fait » et « plus ou moins d'accord » avec cette affirmation montre que les deux nations dont les citoyens sont les moins enclins à accuser les Juifs de déicide sont l'Alle­magne (13 %) et la France (14 %), se distinguant nettement en cela de la Pologne (39 %) et de la Hongrie (26 %). Entre ces deux pôles se trouvent tous les autres pays : de la Suisse (17 %) au Royaume-Uni (22 %), en pas­sant par l'Italie et les Pays-Bas (18 %), l'Espagne (19 %), l'Autriche et la Belgique (20 %). Ce critère présente, en outre, l'avantage de mettre en évidence un facteur culturel déterminant : le degré variable de déchristia­nisation des pays concernés.

L'enquête de 2005 permet donc d'établir qu'en moyenne 21 % des personnes interrogées à cette date continuent de blâmer les Juifs d'être res­ponsables de la mort du Christ. Il faut souligner le fait que la diffusion dans l'opinion européenne de cette accusation typiquement chrétienne est moindre que celle des accusations visant le « trop de pouvoir » des Juifs « dans le monde des affaires » (31 % en moyenne) ou « sur les marchés financiers internationaux » (33 %), ou que celle concernant la plus grande loyauté des Juifs envers Israël qu'envers la nation d'appartenance (42 %). La seconde enquête réalisée en 2007 dans les mêmes onze pays européens montre que, sur l'accusation de déicide, l'opinion européenne est restée (p.262) globalement stable (autour de 20 %), avec cependant de fortes fluctuations nationales : baisse de 28 % au Royaume-Uni et progression de 30 % en Hongrie, de 25 % en Autriche et de 21 % en Italie. Dans le même temps, de 2005 à 2007, l'addition des réponses positives aux quatre autres ques­tions posées atteste qu'en Europe le taux global de judéophobie est passé de 37 % en 2005 à 43 % en 20071"3. Ce n'est plus le thème chrétien du «Juif déicide» qui est au centre de la judéophobie «populaire» ou « d'opinion » en Europe, ce sont les thèmes du pouvoir financier et de la déloyauté à l'égard de la nation d'appartenance qui désormais prévalent. Le vieil argument de la « double allégeance » entame ainsi un nouveau cycle de vie, l'attachement exclusif à l'Etat d'Israël remplaçant l'obéissance aveugle aux commandements du Talmud.

 

 

(p.263) Prémisses païennes

 

On connaît le principal motif de l'accusation de « crime rituel », forgée par l'antijudaïsme chrétien médiéval à partir du XIIe siècle : l'affir­mation qu'existé une coutume juive consistant à sacrifier chaque année, à la veille de la Pâque juive (Pessali), un chrétien, un enfant de préférence, pour en recueillir le sang, qui doit servir à fabriquer la matza, le pain azyme consommé pendant la fête de Pâque, commémorant l'exode d'Egypte1"4. L'accusation de meurtre rituel est cependant déjà présente dans l'Antiquité grecque et romaine, sous des formes différentes. À en croire Flavius Josèphe (Contre Apion, II, 8), le grammairien Apion (pre­mière moitié du Ier siècle après J.-C.), dans son Histoire d'Egypte (IIIe livre), aurait accusé les Juifs de pratiquer des meurtres rituels dont les victimes étaient des Grecs: «Les Juifs (...) s'emparaient d'un voyageur grec, l'engraissaient pendant une année, puis, au bout de ce temps, le condui­saient dans une forêt où ils l'immolaient ; son corps était sacrifié suivant les rites prescrits, et les Juifs, goûtant de ses entrailles, juraient, en sacrifiant le Grec, de rester les ennemis des Grecs ; ensuite ils jetaient dans un fossé les restes de leur victime105. » L'historien Damocrite, avant Apion, affirme que « tous les sept ans ils [les Juifs] capturaient un étranger, l'amenaient [dans leur temple], et l'immolaient en coupant ses chairs en petits morceaux"16 ». On trouve également ce récit d'accusation chez le célèbre rhéteur Apollonios Molon, né à Alexandrie puis établi à Rhodes, au début du Ier siècle avant J.-C.107. La rumeur de crime rituel chez les Juifs a été vrai­semblablement notée pour la première fois, ou fabriquée pour justifier la profanation et le pillage du temple par Antiochus IV Épiphane en 168'"8, par l'historien Posidonios au IIe siècle avant J.-C. On peut supposer que la rumeur exprimait la haine qu'éprouvaient les Grecs à l'égard des Juifs, en particulier à Alexandrie109. Cecil Roth, en 1933, voyait dans le type d'accusation lancé par Apion et d'autres le premier stade de l'accusation de crime rituel, fondé sur le raisonnement suivant : puisque les Juifs sont les ennemis du genre humain, ils sont tout à fait capables de commettre de tels crimes110. Au cours du IIe siècle après J.-C., des accusations analogues seront portées par les Romains contre les chrétiens, les victimes supposées étant des enfants : à l'accusation de cannibalisme rituel s'ajoutera celle d'infanticide rituel111.

 

 

(p.264) Réinvention chrétienne du crime rituel et fabrique d'« enfants martyrs »

Dans la légende une fois fixée dans le contexte du christianisme médiéval, vers le milieu du XIIe siècle, un cérémonial sacrificiel est censé être respecté par les meurtriers : avant d'être tué, l'enfant est d'abord tor­turé, puis coiffé d'une couronne d'épines et crucifié, et enfin vidé de son sang. Le « crime rituel » par excellence, tel qu'il est devenu objet de croyance dans la seconde moitié du XIIe siècle, c'est donc l'infanticide rituel112. Mais ce thème d'accusation ne peut se comprendre qu'en étant référé à un meurtre prototypique : la crucifixion de Jésus113. La mise à mort de l'enfant chrétien est fictionnée comme « répétition ritualisée du crime primordial de la crucifixion114», elle constitue une parodie crimi­nelle. L'accusation présuppose corrélativement la croyance que le sang chrétien est de la même nature que le sang du Christ115. Si, dans sa version canonique, la légende fixe à la veille de la Pâque juive le moment du crime rituel, d'autres versions de la légende mentionnent la fête juive de Pourim116, voire Yom Kippour - absurdité s'il en est, puisque les Juifs doi­vent jeûner le jour du Grand Pardon. Quoi qu'il en soit, outre les éven­tuels procès pour crime rituel qui aboutissent souvent à la condamnation à mort des Juifs accusés, la plupart des accusations sont accompagnées ou suivies d'émeutes populaires ou de pogroms, lesquelles servent de prétexte à des mesures d'expulsion. Enfin, on doit rappeler une dernière compo­sante de la version canonique de l'accusation : à la suite de la découverte du corps de l'enfant martyrisé, la nouvelle se répand que des miracles se produisent, prouvant la sainteté de l'enfant « martyr ».

Le mythe dérivé du meurtre rituel d'enfants chrétiens, images de Jésus, suivi de l'acte de consommer le sang recueilli, s'est donc constitué par fusion de deux mythes originellement distincts : d'une part, la fiction selon laquelle les Juifs déicides viseraient ainsi, comme en transperçant les hosties (supposées saigner), à rejouer la crucifixion de Jésus (meurtre rituel de référence), et, d'autre part, les récits fabuleux, fondés sur des rumeurs, prétendant expliquer les infanticides par la volonté des Juifs de boire le sang chrétien pour ses vertus curatives ou son pouvoir magique117, ou encore de voler les organes — le cœur et les yeux — des humains assassinés, jeunes de préférence, afin de les consommer de diverses manières. Telle est l'accusation dite « Blood Libel» ou « Blutbeschuldigungns », accusation relevant du registre des « assertions chimériques119 », en ce qu'elle est non seulement privée de toute base empirique, mais encore expressément contraire aux enseignements de l'Ancien Testament interdisant la consom­mation du sang sous quelque forme que ce soit12". L'accusation de canni­balisme rituel apparaît pour la première fois en Allemagne, en décembre 1235, quand les Juifs de la ville de Fulda sont accusés d'avoir tué cinq enfants chrétiens non seulement pour recueillir leur sang en vue du rituel alimen­taire de la Pâque juive, mais aussi pour manger le cœur de leurs jeunes victimes121. Le stéréotype du Juif cannibale va s'intégrer dans le mythe du meurtre rituel chez les Juifs comme l'une de ses principales composantes, (p.265) s'ajoutant ou se substituant au meurtre par crucifixion. Ce mythe s'est donc constitué du milieu du XIIe siècle au milieu du XIIIe. Le principe de l'accusation est simple : en toute disparition d'enfant chrétien, comme en tout assassinat inexpliqué d'un chrétien, on tend à voir un crime rituel juif. À travers des accusations fantastiques telles que le meurtre rituel, l'empoisonnement des puits, la diffusion de la peste noire et la profana­tion d'hosties consacrées122, les Juifs sont construits comme des créatures de Satan, conception qui bénéficie d'une justification théologique fondée sur l'idée qu'« après la venue du Messie, les rites juifs représentent non plus le culte de Dieu, mais celui du Diable123 ».

L'attribution aux Juifs de pratiques criminelles a été renforcée par l'interprétation malveillante du Talmud comme recueil de préceptes immoraux et antichrétiens, censés avoir été dictés par le diable. La décou­verte du Talmud par le monde chrétien, aux XIIe et XIIIe siècles, est à l'ori­gine d'une nouvelle vague d'attitudes et de littérature antijuives : la preuve serait fournie par les textes talmudiques que les Juifs, serviteurs de Mammon, sont les « ennemis du Christ ». Voilà qui met à mal la thèse théologique, d'origine augustinienne, définissant le peuple juif comme « peuple témoin », porteur de l'Ancien Testament. Le IVe concile œcumé­nique du Latran (1215) est le premier à considérer les Juifs comme un groupe devant être isolé au sein de la chrétienté et à édicter plusieurs mesures dans ce sens. Mais il a été précédé, aux XIe et XIIe siècles, par des attaques contre des communautés juives locales en France (dès 1010-1012, à Limoges) et en Espagne, précédant elles-mêmes les massacres de 1096 perpétrés dans plusieurs villes rhénanes, sur le trajet de la première croi­sade, et les persécutions dont les Juifs d'Angleterre sont les victimes en 1189-1190. Les Juifs, à la suite de diverses spoliations (emprunts forcés, confiscations), sont expulsés de France par Philippe Auguste en 1182, puis autorisés à revenir en 1198, mais pour y être soumis à de multiples traités entre le roi et ses princes, destinés à « augmenter le plus possible l'exploi­tation des Juifs et leur dépendance vis-à-vis de la protection arbitraire et capricieuse de leurs seigneurs124 ». Les Chroniques de saint Denis expliquent ainsi l'expulsion des Juifs du royaume de France par Philippe Auguste : « Après que le Roi fut couronné, il vint à Paris. Lors commanda à faire une besogne qu'il avait conçue longtemps avant en son cœur, car il avait ouï dire maintes fois aux enfants qui étaient nourris avec lui au Palais, que les Juifs qui étaient à Paris prenaient un chrétien le jour du Grand Vendredi (...) et le menaient en leurs grottes sous terre et (...) le tour­mentaient, le crucifiaient et en dernier lieu l'étranglaient (...). Et cette chose avaient-ils fait maintes fois au temps de son père, et avaient été convaincus du fait et ars [brûlés]125. »

 

(p.267) Sur la base des résultats de l'enquête, Frédéric II rejettera l'accusation et promulguera sa Bulle d'or en juillet 1236, sauvant ainsi - provisoirement — les Juifs138. En France, on relève l'accusation lancée contre les Juifs de Valréas, dans le Vaucluse (1247), après la disparition d'une petite fille de deux ans à la veille de la Pâque juive : les Juifs avouent sous la torture, ce qui vaut aux hommes d'être castrés et aux femmes d'avoir les seins coupés, tous étant dépouillés de leurs biens139. Onze ans plus tôt, à Narbonne, en 1236, une accusation de meurtre rituel avait provoqué une émeute antijuive à laquelle l'intervention du comte mit heureusement fin140. Les positions prises par l'Église sont loin d'aller dans le sens des accusateurs. La bulle de 1247 du pape Innocent IV interdit les procès pour crime rituel en raison des abus judiciaires et des violences commises à l'égard des Juifs. Dans sa bulle du 7 octobre 1272, le pape Grégoire X se prononcera à son tour contre les accusations de crime rituel portées contre les Juifs141.

 

(p.268) Parmi les affaires de crile rituel qui ont lieu à la fin du XVe siècle, deux auront eu des

conséquences considérables. Tout d'abord, l'affaire concernant Simon de Trente, ville italienne située près de la frontière autrichienne. Le dimanche de Pâque 1475, le cadavre d'un petit garçon chrétien est découvert dans la cave d'une famille juive de Trente. L'enfant, âgé d'environ deux ans, se prénomme Simon, et aurait été enlevé puis assassiné rituellement par un groupe de vingt-trois Juifs de la ville, dix-huit hommes et cinq femmes, qui auraient recueilli son sang pour l'utiliser lors de rites religieux. Arrêtés, les accusés juifs sont soumis à la torture. Les hommes juifs finissent par avouer ce que les magistrats vou­laient leur faire dire. Après un procès expéditif, huit d'entre eux sont exé­cutés à la fin de juin 1475, un autre se suicide en prison. Mais le pape Sixte IV intervient, suspend le procès et nomme le dominicain Baptista Dei Giudici, évêque de Vintimille, commissaire apostolique chargé d'enquêter sur l'affaire. L'enquêteur se montre sceptique devant les preuves extorquées sous la torture, mais il se heurte à l'évêque du lieu, le prince Johannes von Hinderbach. L'« enfant martyr » est devenu entre­temps l'objet d'un culte populaire, avec les encouragements du prince-évêque Hinderbach. Ce dernier, prenant de vitesse l'enquêteur, ordonne la reprise du procès en octobre 1475, ce qui vaut à six autres hommes juifs d'être exécutés en janvier 1476. Après avoir, en avril 1476, sévèrement tancé Hinderbach, Sixte IV finit deux ans plus tard, le 20 juin 1478, par se ranger aux conclusions de la commission de cardinaux qu'il a nommée, contraint de reconnaître que le procès a respecté les règles de procédure. Il n'en interdit pas moins explicitement aux chrétiens de tuer ou de mutiler les Juifs, de leur extorquer de l'argent ou de les empêcher de pra­tiquer leur culte. Simon de Trente sera canonisé par le pape Sixte V en 1588bo. Les actes de sa canonisation rapportent que «les Juifs, après le dernier soupir de leur innocente victime, se mirent tous à danser et à chanter autour de lui : "Voilà comment nous avons traité Jésus, le Dieu des chrétiens ; puissent tous nos ennemis être ainsi confondus à jamais151." » À Trente, on a commémoré le « martyre » du petit Simon jusqu'à la publication par le Vatican, en 1965, de Nostra Aetate]52.

 

 

23:05 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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