26/08/2010

Taguieff (further)

(p.64) Israël est ici clairement désigné comme « la tête de pont » du « Monde Oppresseur », c'est-à-dire de l'Occident judéo-chrétien, dans sa lutte à mort contre l'islam. Pour comprendre la tonalité guerrière d'un tel discours, il faut remonter à la source, l'enseignement de l'ayatollah Ruhollah Khomeyni qui, dans un texte datant de 1942, affirmait claire­ment que l'islam n'était pas une religion de pacifistes, et précisait ainsi son propos: «L'Islam veut conquérir le monde entier. (...) Ceux qui ne connaissent rien à l'Islam prétendent que l'Islam désapprouve la guerre. Ceux qui disent cela sont sans cervelle. L'Islam dit : tuez les incroyants (...). L'Islam dit : le bien n'existe que grâce à l'épée et dans l'ombre de l'épée62 ! » Après la Révolution islamique en Iran, Khomeyni prononce un discours à l'école théologique de Feyzigeh, le 24 août 1979, où il réaf­firme sa thèse : « L'Islam a grandi dans le sang. (...) Le grand prophète de l'Islam tenait dans une main le Coran et dans l'autre l'épée63. »

 

(p.65)  Le président-démagogue vénézuélien Hugo Châvez, le 20 sep­tembre 2006, avait déjà donné l'exemple en brandissant, lors de son discours enflammé à l'Assemblée générale de l'ONU, l'un des pamphlets antiaméri­cains de Chomsky, Hegemony or Survival : America's Quest for Global Dominant, en ajoutant : « Les Américains devraient lire ce livre plutôt que de regarder Supermanm ». Superman, ou ce détestable « héros juif ».

 

(p.69) L'islamisation ou la guerre

 

Le simplisme manichéen est ce qui rassemble les frères ennemis de l'islamisme radical : les wahhabites-salafistes et les chiites khomeynistes. Mais on aurait tort de négliger la part prise par les dirigeants politiques dans cette propagande islamo-centrique. Même le « laïque » Saddam Hus­sein avait intégré l'invocation d'Allah dans ses discours guerriers, au début des années 1990. Les pires dictateurs, de la Syrie à la Libye, recourent à la démagogie religieuse et se présentent comme des combattants de l'islam. C'est ainsi que le colonel-dictateur Kadhafi, dans un discours diffusé sur Al-Jazira le 10 avril 2006, annonce la victoire prochaine de l'islam en Europe, première étape de la marche inéluctable de l'Histoire vers l'isla­misation du monde :

« II y a cinquante millions de musulmans en Europe. Des signes indiquent qu'Allah va faire triompher l'islam en Europe - sans sabres, sans fusils, sans conquête militaire. Les cinquante millions de musulmans d'Europe en feront un continent musulman en l'espace de quelques décennies. (...) Allah mobilise la nation musulmane de Turquie et l'ajoute à l'Union européenne. (...) Ce qui fait cinquante millions de musulmans en plus. Ça fera cent millions de musulmans en Europe. L'Albanie, qui est un pays musulman, fait déjà partie de l'Union européenne. (...) La Bosnie, qui est un pays musulman, fait déjà partie de l'Union européenne. Cinquante pour cent de ses citoyens sont musulmans. (...) L'Europe est dans de beaux draps, ainsi (p.70) que l'Amérique. Car ils vont devoir accepter de devenir islamiques et suivre le cours de l'histoire, ou bien déclarer la guerre aux musulmans74. »

 

(p.70) Et le président iranien de s'indigner devant le non-respect de la liberté d'expression dans certains pays occidentaux : « II y a actuellement quelques professeurs européens qui se trouvent en prison parce qu'ils ont écrit sur l'Holocauste et qu'ils mettent en avant un autre point de vue75. » Dans son discours du 25 septembre 2007 devant la 62e Assemblée générale des Nations unies, Ahmadinejad, en défenseur des libertés d'opinion et d'expression, reviendra sur la question : « Si des savants et des historiens donnent leur avis ou s'ils défendent des thèses différentes, ils sont jugés et emprisonnés. » Le recours à ce registre négationniste est inséparable, chez Ahmadinejad comme chez la plupart des leaders islamistes, d'un antisio nisme (p.71) radical, niant le droit à l'existence d'Israël, et d'un antiaméricanisme de facture anti-impérialiste.

(…) Les interventions du président iranien en Occident sont des forma­tions de compromis, qui demandent à être interprétées, voire décryptées. Pour ce faire, il convient de les conforter avec les discours visant directe­ment l'opinion iranienne intérieure, tels que le discours du 26 octobre 2005 prononcé à Téhéran devant 4 000 étudiants islamistes ou celui du 14 décembre 2005, prononcé lors d'un rassemblement dans la province du Sistan-Baloutchistan (sud-ouest de l'Iran) et retransmis en direct par la télévision d'État. Dans ce dernier discours, le président iranien dénonce une nouvelle fois le « mythe du massacre des Juifs » et propose de créer un État juif en Europe, aux États-Unis, au Canada ou encore en Alaska :

« Ils [les Occidentaux] ont inventé le mythe du massacre des Juifs et le placent au-dessus de Dieu, des religions et des prophètes. Si quelqu'un dans leurs pays met en cause Dieu, on ne lui dit rien, mais si quelqu'un nie le mythe du massacre des Juifs, les haut-parleurs sionistes et les gouvernements à la solde du sionisme commencent à vociférer. (...) Si vous dites vrai quand vous dites que vous avez massacré et brûlé six millions de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale (...), si vous avez commis ce massacre [ajoute-t-il à l'adresse des Occidentaux], pourquoi ce sont les Palestiniens qui doivent en payer le prix ? Pourquoi, sous prétexte de ce massacre, êtes-vous venus [vous, les Juifs] au cœur de la Palestine et du monde islamique? (...) Pourquoi avoir créé un régime sioniste factice ? (...) Notre proposition [aux Occidentaux] est celle-là : donnez un morceau de votre terre en Europe, aux États-Unis, au Canada ou en Alaska pour qu'ils [les Juifs] créent leur État. »

Ces déclarations négationnistes et « antisionistes » réitérées ont été précédées par des défilés militaires au cours desquels l'on pouvait voir sur les missiles des banderoles portant un message dénué d'ambiguïté : « Mort à Israël76. » On peut lire dans ces déclarations provocatrices l'expression (p.72) d'une double volonté de rupture et d'affrontement que la République islamique est la seule aujourd'hui, parmi les pays musulmans, à pouvoir assumer. L'Iran, l'un des premiers pays producteurs de pétrole, est en effet une puissance financière doublée d'une puissance militaire. Aux dires de certains spécialistes de géopolitique, l'Iran, à la fin de 2007, a considéra­blement avancé vers la maîtrise totale de l'enrichissement de l'uranium, technique indispensable pour la fabrication de l'arme atomique, prévue quant à elle au plus tard pour 201077. Les déclarations du président Ahma-dinejad montrent que l'Iran - ou plus exactement une partie de l'establish­ment iranien - ambitionne de prendre la tête dujihad contre l'Amérique et Israël. C'est pourquoi la dramatisation des enjeux, qui implique de ne pas condamner à l'avance une action militaire contre la dictature islamiste à l'iranienne, constitue la moins mauvaise des conduites tactico-stratégiques. La crédibilité des puissances opposées à la nucléarisation mili­taire de l'Iran est à ce prix. Les véritables amis de la paix ne sauraient être des rêveurs pacifistes, qui refusent de considérer la réalité des rapports de forces et de la confrontation des puissances. Le refus de voir l'ennemi est la pire des attitudes. Le vrai courage est de reconnaître la menace, et de désigner l'ennemi. Les vrais pacifiques, aujourd'hui comme hier, se mon­trent responsables en préparant la guerre, pour avoir une chance de pou­voir l'éviter. Le 24 septembre 2007, le président français Nicolas Sarkozy, à la tribune des Nations unies, a ramené au vrai débat, en rappelant que « tous les experts de toutes les parties du monde sont d'accord pour dire que [les Iraniens] travaillent sur l'arme nucléaire militaire ». Si l'on peut poser en principe que l'Iran, comme toute nation, a « droit à l'énergie nucléaire à des fins civiles », il va de soi que la dictature islamiste qui s'y est installée par la force et s'y maintient par la répression ne fait pas partie de la communauté des États de droit. Dès lors, la suspicion à son endroit est légitime, en particulier sur le dossier nucléaire. C'est pourquoi le pré­sident français peut légitimement affirmer qu'« en laissant l'Iran se doter de l'arme nucléaire, nous ferions courir un risque inacceptable à la stabilité de la région et du monde », et rappeler l'évidence qu'« il n'y aura pas de paix dans le monde si la communauté internationale n'a pas une volonté farouche de lutter contre le terrorisme » ou si elle « fait preuve de faiblesse face à la prolifération des armements nucléaires78 ».

 

(p.74) (…)  l'islam, disons YOumma, ne recouvre plus, et ce, depuis plusieurs siècles, une civilisation. Ainsi que le rappelle Hamid Zanaz, « cette civilisation s'est arrêtée au XIIe siècle » : « Les musulmans n'ont pas attendu le colonialisme pour som­brer dans le chaos. Ils y étaient confortablement installés depuis le quin­zième siècle87. » Or « la plupart des penseurs et des hommes politiques musulmans influents au XXe siècle ont justifié l'arriération culturelle, écono­mique et politique en avançant la théorie du colonialisme et du complot judéo-chrétien88 », alors même qu'il est historiquement établi que la déca­dence a précédé le colonialisme tout en lui ouvrant la voie8y. L'islam a perdu depuis longtemps son identité civilisationnelle. Aujourd'hui, le monde musulman, devenu « une des banlieues du monde moderne », n'a plus d'autre identité qu'une opposition religieusement cimentée à l'Occi­dent, objet d'un profond ressentiment, et certainement d'une « inquiétude mêlée d'envie911 ». S'il y a affrontement mondial, c'est entre la civilisation occidentale mondialisée - qu'il faut se garder d'idéaliser pour autant - et l'ensemble bariolé de ses ennemis, islamistes ou non, qui ne sauraient incarner une « civilisation ». Il n'empêche que ce sont les islamistes radicaux qui incitent à la guerre totale contre la civilisation occidentale.

 

(p.78) L'angélisme consiste ici à oublier le fait qu'alors même que nous refusons de désigner l'ennemi, c'est l'ennemi qui nous désigne. Nous pouvons alors nous résigner ou faire face. Mais pour affronter l'ennemi, il faut d'abord avoir le courage de le reconnaître, ensuite avoir suffisamment de confiance en soi pour prendre des décisions risquées. Dans son bel essai sur « les reli­gions meurtrières », l'historien israélien Élie Barnavi n'hésite pas à lancer avec lucidité : « Une civilisation qui perd confiance en elle-même jusqu'à perdre le goût de se défendre entame sa décadence104. »

 

(p.79) La mythologisation négative des Juifs est loin d'être le fait des seuls islamistes révolutionnaires ou jihadistes, ce qui pose le redou­table problème de la force de diffusion ou de « contamination » de leurs thèmes105. Il convient sur ce point de lire le témoignage saisissant de Ayaan Hirsi Ali, jeune femme d'origine somalienne élevée dans la religion musulmane, réfugiée aux Pays-Bas où elle est devenue député. Après avoir collaboré à un film sur l'islam, Submission, réalisé par Théo Van Gogh, assassiné   par   un   jeune   musulman   fanatique   qui   jugeait   ce   film « blasphématoire106 », cette musulmane insoumise, lucide et courageuse a été elle-même condamnée à mort par les islamistes, puis a dû subir une campagne politico-médiatique de dénigrement, ce qui l'a conduite à choisir l'exil pour une deuxième fois, et à partir aux États-Unis. Elle décrit sans fard l'endoctrinement pratiqué dans les milieux musulmans qu'elle a traversés ou observés : « La haine irrationnelle des Juifs et le dégoût des infidèles sont enseignés dans certaines écoles coraniques, répétés quoti­diennement dans les mosquées. Et cela ne s'arrête pas là. Dans les livres, les articles et les cassettes, dans les médias, les Juifs sont représentés comme les artisans du Mal. J'ai moi-même expérimenté à quoi cet endoctrine­ment pouvait aboutir. Lorsque j'ai vu un Juif pour la première fois, je fus étonnée de ne voir qu'un homme normal, fait de chair et de sang107. »

Quant aux belles âmes affairées à minimiser la menace islamiste en en faisant une forme pathologique et ultra-minoritaire dans le monde musulman, et en s'indignant bruyamment des thèses de Samuel Hun-tington sur le « choc des civilisations », elles devraient méditer ces fortes et claires paroles de Wafa Sultan, psychologue arabo-américaine née en Syrie, au cours d'une interview diffusée par Al-Jazira le 21 février 2006 : « Ce sont les Musulmans qui ont déclenché le choc des civilisations [clash of dvilizations]. Le Prophète de l'Islam a déclaré: "J'ai reçu l'ordre de combattre ceux qui ne croient pas en Allah et en son Messager108." En divisant la population entre Musulmans et non-Musulmans et en appelant à combattre les autres jusqu'à ce qu'ils adoptent leurs propres croyances, les Musulmans ont ouvert le conflit et déclenché la guerre. Les ouvrages et programmes islamiques regorgent d'appels au takjîr ["excommunica­tion"] et au combat contre les Infidèles. (...) Seuls les musulmans défen­dent leurs croyances en brûlant des églises, en tuant, en détruisant des ambassades. Cette façon de faire ne donnera aucun fruit. Les musulmans doivent se demander ce qu'ils peuvent faire pour l'humanité avant d'exiger que l'humanité les respecte109. »

De son côté, l'écrivain Hamid Zanaz dresse un état des lieux sans com­plaisance du monde musulman : « À l'aube de ce troisième millénaire, la modernité n'a pas encore conquis les territoires de l'islam. La femme demeure toujours ennemie d'Allah et l'enfer, c'est toujours la laïcité. La ter­reur théologique règne davantage sur les esprits et les corps110. »

 

(p.86) Il s'ensuit qu'on ne saurait considérer que « l'antisémitisme » est fixé à droite plutôt qu'à gauche, qu'il est lié à la pensée réactionnaire plutôt qu'à la pensée progressiste, qu'il s'articule mieux avec la foi chrétienne qu'avec l'agnosticisme ou l'athéisme. Du point de vue de l'universalisme individualiste de type libéral, le peuple juif, survivance d'un passé tribal jugé dépassé, doit disparaître comme tel, et ce, au nom de la modernité ou du progrès, voire de la lutte contre la superstition et le fanatisme. Pour les traditionalistes, oscillant entre pensée réactionnaire et pensée conservatrice, les Juifs sont le symbole même de la modernité destructrice des ordres naturels, et, partant, leur « influence » est à combattre à tout prix. Les Juifs, dans le monde moderne, sont ainsi attaqués par les pôles idéologiques opposés. D'où l'ambiguïté de la figure du Juif aux yeux de ses ennemis : trop archaïque pour être supportable, trop moderne pour être tolérable.

 

(p.87)

C'est un fait historique que, dans le sillage de Voltaire et du baron d'Holbach, une judéophobie « progressiste » s'est constituée en se réclamant des idéaux des Lumières, puis de ceux de la Révolution française. Voilà qui nous interdit de nous montrer naïfs : l'universalisme des Lumières ne constitue pas l'arme absolue contre les passions antijuives.

 

 

23:09 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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