26/08/2010

Taguieff (further)

CH 4 Le moment racialiste / nationaliste

 

(p.127) Vers le milieu du XIXe siècle, les passions judéophobes commencent à subir une nouvelle forme d'intellectualisation sur la base d'un discours supposé scientifique : le discours sur les races humaines. Dès les années 1850 et 1860, une nouvelle image négative du Juif commence à être construite avec les matériaux fournis par l'anthropologie physique, la mythologie comparée et - surtout - la philologie historique qui, dans une perspective comparative, a mis en évidence la distinction fondamentale entre la famille des langues indo-européennes et celle des langues sémiti­ques. Une fois l'amalgame fait entre la langue, la mentalité (« l'esprit »), la culture et la « race », les « Sémites » deviennent une variété de l'espèce humaine, distinguée des « Indo-Européens », voire opposée à ces derniers. Les Juifs, en tant que « Sémites », prennent la figure d'une « race » étran­gère, étrange et menaçante pour les peuples européens, les descendants supposés de la « race indo-européenne » ou « aryenne ». Pour l'essentiel, les Juifs-Sémites sont accusés d'être, par leur nature même, un « ferment actif de décomposition nationale », selon l'expression forgée par Theodor Mommsen, sortie de son contexte (l'histoire du monde romain antique) et intégrée dans leurs stocks de formules figées par la plupart des idéologues antisémites allemands1. L'accusation de « haine du genre humain » est réin­terprétée dans le cadre d'une conceptualité naturaliste, et l'accent mis sur la dimension pathologique de « l'élément sémitique ». Pour les idéologues antisémites des années 1870 et 1880, la nature des Juifs est telle qu'ils ne peuvent qu'être des « corps étrangers » au sein de toutes les nations, des éléments parasitaires, désorganisateurs et destructeurs2.

 

(p.128) (…) dans les années 1870-1900, la nouvelle judéophobie racialisée est descendue dans l'arène politique pour se lier au nationalisme ethnique et xénophobe, au point de repasser de gauche à droite - plus exactement, des milieux socialistes aux milieux nationalistes antidémocratiques4.

La « racialisation » de la « question juive » accompagne la « racialisa-tion » de la question nationale. Dans ce dernier cas, le terrain a été préparé par la prépondérance de la vision identitaire de la nation qui, dans l'Alle­magne des années 1870 et 1880, a fini par prévaloir contre sa dimension volontariste - le « plébiscite de tous les jours » évoqué par Renan dans sa fameuse conférence du 11 mars 1882: «Qu'est-ce qu'une nation?» Même chez les idéologues nationalistes qui, tel l'historien Heinrich von Treitschke (1834-1896), sont demeurés imperméables aux conceptions racistes, la vision identitaire, du national est exclusive, jusqu'à être opposée explicitement à une vision volontariste, celle-ci serait-elle modérée. En 1870, définissant le point de vue « allemand » sur la question nationale, Treitschke affirme ainsi à propos des « Alsaciens-Lorrains » : « Nous vou­lons leur restituer leur véritable identité [ihr eigenes Selbst] contre leur volonté5. » C'est pourquoi Treitschke soutiendra neuf ans plus tard, en novembre 1879, la thèse selon laquelle « il n'y a pas de place sur le sol allemand pour une double nationalité6 », et ira jusqu'à demander aux Juifs devenus citoyens allemands de « devenir, intérieurement aussi, des Allemands7 ». Cette exigence d'homogénéité psycho-culturelle, fonde­ment doctrinal de la vision identitaire de la nation, va être interprétée dans un sens ethno-racial par d'autres idéologues nationalistes reprenant à leur compte certains éléments de la « théorie des races » élaborée par des auteurs comme Theodor Fritsch, Wilhelm Marr ou Eugen Dùhring, et ce, dans une perspective « volkisch » conférant à l'antisémitisme la place cen­trale. Dès lors, la défense de la « pureté de la race », fondée sur la hantise de la « souillure du sang »^par le métissage entre Juifs et Allemands, devient l'impératif catégorique. À cet égard, on rappellera que, parmi les « Dix commandements de l'autodéfense légale » énoncés par Fritsch en 1887 dans son Catéchisme des antisémites, on en trouve deux qui visent expressé­ment à préserver la pureté raciale : « Tu garderas ton sang pur. Considère comme un crime de souiller la noble lignée aryenne de ton peuple en la mêlant à celle des Juifs. Car tu dois savoir que le sang juif est éternel, impose son empreinte sur le corps et sur l'âme depuis les générations les plus reculées. Tu n'auras pas de relations sociales avec le Juif. (…) »

 

(p.130) (…) chez Marr, l'on rencontre une variante de la thèse très répandue chez les premiers théori­ciens de l'antisémitisme politique racialiste en Allemagne (H. Naudh [pseudonyme de Johannes Nordmann], Eugen Dùhring, Adolf Wahrmund, Friedrich Lange, Theodor Fritsch), thèse selon laquelle l'antisémitisme n'implique pas seulement le rejet des Juifs et du judaïsme, mais aussi un combat contre le christianisme (plus particulièrement le catholicisme) et le monothéisme en général, voire la volonté d'en finir avec la religion17. Les origines intellectuelles de set antisémitisme antichrétien sont à chercher dans la critique antireligieuse de Voltaire, de Ludwig Feuerbach et de Bruno Bauer, comme l'a parfaitement aperçu en 1862 l'auteur d'un essai polémique contre Marr, Der Christenspiegel von Anti-Marr, l'historien et théologien Moritz Freystadt18.

Dans les vingt dernières années du XIXe siècle se constitue donc, prin­cipalement en France et en Allemagne, une conception antijuive du monde explicite fondée sur deux thèmes principaux : d'une part, l'idée raciste par excellence, selon laquelle les Juifs sont à jamais inassimilables, en raison de leurs caractéristiques biologiques (ou « raciales ») et psycho­culturelles supposées permanentes - des caractéristiques négatives - ; d'autre part, le thème d'accusation conspirationniste, les Juifs étant accusés de vouloir dominer le monde, à travers manipulations de l'opinion, complots criminels et bouleversements révolutionnaires, sur fond de domination financière plus ou moins occulte. Un irréductible étranger et un incorrigible conquérant, un envahisseur et un comploteur dangereux : tel est le Juif construit comme type absolument négatif et comme mythe répulsif à la fin du xixe siècle, dont le discours du nouveau nationalisme paradoxal, conservateur-traditionaliste et révolutionnaire-populiste, le tout légitimé par le vocabulaire pseudo-scientifique de la « théorie des races », va s'emparer en France au cours de l'affaire Dreyfus19. L'emploi du mot « antisémitisme », désignant strictement le « racisme dirigé contre les Juifs » (assimilés abusivement à la prétendue « race sémitique »), n'est pertinent que pour caractériser le discours judéophobe à base racialiste qui domine (p.131) en Europe de l'Ouest des vingt ou trente dernières années du XIXe siècle au milieu du XXe siècle (plus précisément jusqu'en 1945).

 

Le cas Dühring

 

Le socialiste non orthodoxe Karl Eugen Dühring (1833-1921), dans son pamphlet publié en 1880, Die Judenfmge aïs Racen-, Sitten- und Cultur-frage (« La Question juive en tant que question de races, de mœurs et de culture20 »), qui s'imagine poser enfin d'une façon rationnelle, en positi­viste et en « matérialiste », la vieille « question juive » sur la base de la « théorie des races », ne découvre dans ce qu'il appelle la « race juive » que les traits négatifs retenus par les judéophobes pré-racistes : l'orgueil, la volonté de domination et la haine du genre humain. Duhring affirme ainsi dans son livre le plus célèbre : « L'égoïsme d'élection, le sentiment de supériorité sur les autres peuples et le tort qui leur fut fait - en un mot, l'inhumanité, oui, l'hostilité contre tout le reste du genre humain -, voilà tout ce qui a ici [dans l'Ancien Testament] son point de départ et qui se perpétue depuis des millénaires21. »

 

(p.135) Le vieux thème d'accusation visant les Juifs comme « ennemis du genre humain », thème déjà présent dans la judéophobie préchrétienne, a donc été réinventé sur des bases racialistes dans la modernité, avec un sup­plément de paradoxisme diabolique, théorisé par Dùhring : le Juif comme type racial ou ethno-racial absolument distinct de tous les autres, étranger absolu qui serait par nature l'ennemi de toutes les races humaines, est imaginé comme un ennemi voué, en dépit de son extranéité raciale, à « pénétrer » ou à « infiltrer » les autres « races » ou les autres peuples, afin de les réduire à des moyens de satisfaire ses seuls intérêts ou de réaliser à leurs dépens ses propres fins. Le Juif, tel que le voit l'antisémite ? Le plus extérieur et le plus intérieur des ennemis. C'est cette figure répulsive qui va être placée au centre du discours nationaliste instruit par les doctrines raciales. En Allemagne, lorsque la première Union des étudiants allemands voit le jour, l'un de ses dirigeants, Erich von Schramm déclare lors de l'assemblée constitutive de ladite Union, réunie à Berlin le 9 décembre 1880 : sa mission essentielle est « de réunir durablement (...) tous les étudiants réellement allemands », de « se battre pour se libérer des esprits étrangers qui, par leur activité maligne, ont déformé le caractère allemand de la communauté universitaire », de « se défendre contre la race étrangère qui transforme notre patrie allemande en une vaste bourse51 ». La « judaï-sation » est vue par les nationalistes, rencontrant sur ce point les socialistes, comme une « rothschildisation » de la société. C'est ce qui explique le succès immédiat de la formule lancée à l'automne 1879 par l'historien et journaliste Heinrich von Treitschke : « Les Juifs sont notre malheur52. »

 

(p.139)

C'est dans ce contexte de forte mobilisation antisémite que se crée notamment l'Union pour l'extirpation des Juifs (Verein zur Ausrottung der Juderi), et qu'environ 265 000 Allemands - adultes de sexe masculin — signent la pétition nationale lancée durant l'été 1880, avec le soutien de Marr, par le wagnérien antisémite Bernhard Forster (1843-1889) - le beau-frère de Nietzsche, qui le méprise -, réclamant la mise en quaran­taine des Juifs89. Cette pétition, demandant notamment l'arrêt de l'immi­gration juive et l'exclusion des Juifs des fonctions gouvernementales et de certaines fonctions publiques, notamment de la magistrature et de l'ensei­gnement, comporte un texte introductif qui en détermine la raison d'être90. Ce texte, qui offre une courte synthèse des thèmes antijuifs de l'époque et prend la valeur d'un manifeste du mouvement antisémite des années 1879-1880, commence par identifier les Juifs comme une menace pour la nation allemande, tout en postulant un strict déterminisme racial des aptitudes particulières des Juifs :

« Les patriotes appartenant à toutes les classes et à tous les partis sont depuis longtemps alarmés par l'emprise croissante de la partie juive de la population. Les espoirs autrefois entretenus de voir les éléments sémites se fondre avec les éléments germaniques se sont montrés illusoires, malgré l'émancipation complète accordée aux Juifs. Cette fois il ne s'agit plus d'assimiler les droits des Juifs aux nôtres, mais d'empêcher la diminution de nos prérogatives nationales, par suite de la prépondérance grandissante du judaïsme. Cette

(p.140) prépondérance grandissante a sa source dans les qualités raciales des juifs, qualités que la nation allemande ne peut ni ne veut acquérir, car elles auraient pour elle des effets pernicieux. Le danger est manifeste et a déjà été aperçu par beaucoup. L'idéal germanique de chevalerie, d'honnêteté, de vraie religiosité, est en train de pâlir, de céder la place à l'idéal juif qui n'est qu'un trompe-l'œil. »

(…)

Le 13 avril 1881, les initiateurs de la pétition, dont l'objectif est de mettre en question d'une façon radicale l'émancipation des Juifs, déposent à la chancellerie les quelque vingt volumes de signatures recueillies. Bismarck leur fait délivrer un accusé de réception, et enterre le document, en politique avisé91.

 

(p.142)

En Autriche, à la même époque, le Parti chrétien-social du déma­gogue catholique Karl Lueger (1844-1910) exploite de la même manière l'antisémitisme à des fins politiques, et ce, d'une façon particulièrement efficace, puisque Lueger finit par être élu triomphalement maire de Vienne en 1897, sur la base d'un programme explicitement antijuif102. Chez ce virtuose de la démagogie doublé d'un tacticien habile, l'anti­sémitisme est surtout instrumental : il lui permet de canaliser contre un ennemi identifiable les inquiétudes, voire les angoisses des masses. Il n'hésite pas à exploiter les rumeurs populaires concernant notamment les méfaits sexuels des Juifs, à l'instar d'une publication antisémite proche de lui, le Deutsches Volksblatt, qui sera lu assidûment par le jeune Hitler lors de son séjour à Vienne103. On y trouve des récits de crimes commis par des Juifs et dont les victimes sont inévitablement chrétiennes : « Le Juif qui torturait la gouvernante chrétienne employée par sa famille parce qu'elle avait giflé son fils lorsque celui-ci la traitait de "sale truie" ; la maquerelle [juive] qui attirait jeunes filles et femmes mariées vers le vice, après avoir été mêlée à une affaire de chantage dans laquelle elle avait utilisé sa propre fille comme appât ; le vieux QuifJ vicieux attaqué à juste titre par une employée chrétienne à laquelle il avait fait des avances malhonnêtes104. » C'est à Lueger qu'on attribue la fameuse boutade que reprendra plus tard Hermann Goering : « Qui est juif, c'est moi qui le décide. » Son nationa­lisme populiste peut être illustré par la formule qu'il emploie le plus fré­quemment : « II faut aider les petits105 ! » II est vrai que, dans les rangs de son parti, l'antisémitisme est souvent compris comme un combat racial, ainsi qu'en témoigne cette déclaration faite lors d'un débat à la Chambre (p.143) par Emst Schneider, le plus fidèle lieutenant de Lueger : « La question juive est une question raciale, une question de sang. » Et Schneider d'ajouter sur le mode de la boutade, dévoilant ses rêves d'extermination : «Je ne vais pas me lancer dans un débat sur le baptême des Juifs, mais m'en tiendrai à ceci : s'il me fallait baptiser des Juifs, j'aurais recours à la méthode de saint Jean, en la perfectionnant toutefois légèrement. Il leur maintenait la tête sous l'eau du baptême : je ferais, quant à moi, durer l'immersion cinq bonnes minutes106. » Dans Mein Kampf, Hitler exprimera son admiration pour Lueger, « le dernier grand Allemand sorti des rangs du peuple », ce « réformateur de génie1"7 », qui lui a appris en effet comment utiliser l'antisémitisme en tant qu'instrument politique. Lueger, qui a compris « l'importance des masses108 », aura parfaitement incarné l'antisémitisme populiste et anticapitaliste de son époque. C'est lui qui, vraisemblablement, a créé le premier parti populaire transclassiste. Toute­fois, selon Hitler, Lueger a péché par naïveté en ouvrant aux Juifs la voie de la conversion pour leur permettre d'échapper à leur sort109, et a en outre toujours refusé d'adhérer explicitement aux dogmes du racisme anti­juif. C'est pourquoi, au regard d'Hitler, l'antisémitisme de Lueger n'est qu'un « pseudo-antisémitisme110 ».

C'est chez le grand rival de Lueger, le pangermaniste Georg Heinrich Ritter von Schoenerer (1842-1921)111, qu'Hitler trouve les prin­cipaux éléments de sa cojiception biologisante et raciste du monde, comme l'a montré l'historien Robert Wistrich112. En 1882, Schoenerer et ses partisans formulent le « Programme de Linz », où le pangermanisme se combine avec un programme réformiste d'inspiration à la fois socialiste et néo-romantique, exploitant des thèmes antimodernes (dénonciation de la société industrielle, etc.). Sous l'influence de Duhring, et prenant acte du fait que l'antisémitisme est populaire en Autriche, Schoenerer recentre son programme sur une nouvelle clause : « La liquidation de l'influence juive de tous les secteurs de la vie publique est indispensable si l'on veut mener à bien les réformes envisagées. » II présente des motions antisémites au Reichsrat et, en 1887, s'engage en faveur d'une loi visant à restreindre l'immigration des Juifs d'Europe orientale en Autriche113. À la fois déma­gogue et fanatique antijuif, Schoenerer récuse la voie de l'assimilation des Juifs par la conversion au christianisme avec des slogans racistes du type : « La religion importe peu, c'est dans le sang que se trouve la cochonnerie114. » Au contraire de l'antisémitisme de Lueger, moyen de propagande plutôt que vision du monde, l'antisémitisme de Schoenerer est idéologiquement élaboré, et ce, explicitement, sur des bases raciales115. On peut caractériser sa doctrine comme la combinaison d'un ethno-nationalisme allemand appelant à protéger le « sang allemand », d'un anti­sémitisme s'inspirant des théories raciales de son époque et d'un anti-slavisme radical116. Avant Hitler, Schoenerer, qui reconnaît Duhring comme son maître, est certainement « l'antisémite le plus virulent et le plus systématique » jamais produit par l'Autriche117. L'historien lan Kershaw suppose que « c'est dans le climat nationaliste de Linz que Hitler a assimilé le credo de Schoenerer118 ». À Vienne, ensuite, où il s'est installé en février 1908, le jeune Hitler se présente comme un disciple et un (p.144) admirateur de Schoenerer, dont il a fait suspendre au-dessus de son lit deux formules encadrées : « La cathédrale de la Germanie sera construite sans l'aide de Juda et de Rome. Heil ! », dit l'une, tandis que l'autre pré­tend exprimer le désir des Allemands d'Autriche d'être rattachés à la mère-patrie"9. Dans Mein Kampfm, Hitler procédera à une analyse comparée des mérites respectifs de Lueger et de Schoenerer, lequel est selon lui « un penseur meilleur et plus profond dans les problèmes de principe121 », car, ajoute-t-il, le pangermanisme repose sur « une juste compréhension du problème des races et non sur des conceptions religieuses122 ».

L'influence de Treitschke, mêlant dans son argumentation nationa­liste des thèmes antijuifs, anglophobes et darwinistes sociaux, mais étran­gère au racisme biologisant, a été considérable dans le développement du nationalisme allemand et la naissance du pangermanisme123. Dans les années 1880 et 1890, son éloge de la guerre et sa théorisation de la poli­tique de puissance, conformes à « l'esprit prussien », deviennent des lieux communs du discours pangermaniste124. De la formule de Treitschke, « Les Juifs sont notre malheur », le célèbre idéologue du pangermanisme Heinrich Class (1868-1953) dira plus tard : « Elle s'implanta dans mon corps et dans mon âme quand j'eus vingt ans » et « exerça une influence décisive sur mon action politique ultérieure125 ». Lorsque l'avocat Heinrich Class, en 1908, accède à la présidence de la Ligue pangermaniste (All-deutscher Verband), celle-ci devient ouvertement antisémite et interdit aux Juifs d'en devenir membres126. Lorsqu'il se donnera pour tâche de combattre pour le « salut de l'âme du peuple allemand », Class se montrera encore un bon disciple de Treitschke.

À bien des égards, n'étant pas un extrémiste mais un « libéral », Treitschke est l'universitaire qui a contribué avec le plus d'efficacité à conférer un « prestige intellectuel » à l'antisémitisme127. Dans une lettre à Treitschke datée du 27 novembre 1895, Houston Stewart Chamberlain exprime le jugement flatteur que portent sur lui tous les adorateurs du Deutschtum, en particulier les milieux pangermanistes, à savoir : « L'homme dont j'ai tant appris sur l'individualité et le caractère germaniques et qui m'apparaît comme un modèle aussi parfait qu'authentique du "Ger­main"128. » Après avoir rendu hommage à Treitschke, Heinrich Class, incarnation du nationalisme impérialiste et militariste allemand, reconnaît dans son célèbre pamphlet publié en 1912 sous le pseudonyme de Daniel Frymann, Wenn ich der Kaiser wär (« Si j'étais l'Empereur »), l'influence sur son évolution intellectuelle et politique de Lagarde, de Gobineau et de Chamberlain, dont les œuvres l'ont nourri : « À la fin de ce siècle, je m'y plongeai, et je ne sais de ces trois grands hommes lequel m'a apporté le plus de profit129. » Le projet de Class étant de créer la Grande Allemagne, il faut, pour le réaliser, remplir deux conditions préalables. D'abord, rallier les travailleurs à l'idée pangermaniste, et, pour ce faire, créer un « véritable parti ouvrier allemand », étranger à la thèse «juive » de la lutte des classes, mais résolument anticapitaliste, centré sur le combat contre le « capital financier international ». Ensuite, désigner clairement l'ennemi : le Juif. D'où la détermination de la tâche à accomplir, une « déjudaïsation » géné­ralisée : « Le retour à la santé de notre vie nationale et le maintien de cette (p.145) santé recouvrée ne sont possibles qu'à la condition que l'influence juive dans toutes ses dimensions - culturelle, morale, politique et économique -soit complètement éliminée ou bien réduite à un niveau supportable, où elle serait inoffensive. » Les mesures préconisées par Class en 1912, allant de la censure de la presse à une législation antijuive, constitueront une source d'inspiration pour les rédacteurs du programme de la NSDAP : « Tous les postes administratifs, sur le plan national, étatique, ou muni­cipal, rétribués ou honoraires sont fermés aux Juifs. Les Juifs ne sont pas admis à servir dans l'armée ou la marine. Les Juifs n'ont pas le droit de vote. Les professions d'homme de loi et d'enseignant leur sont interdites, comme aussi la direction des théâtres. Les journaux où travaillent des Juifs doivent le faire savoir ; les journaux qui se disent "allemands" ne peuvent être la propriété des Juifs ni avoir des directeurs ou des collaborateurs juifs. Les banques qui ne sont pas des affaires purement personnelles n'ont pas le droit d'avoir des directeurs juifs. À l'avenir, la propriété rurale ne pourra appartenir à des Juifs ni être hypothéquée par eux. En échange de la pro­tection dont bénéficient les Juifs en tant qu'étrangers, ils devront payer deux fois plus d'impôts que les Allemands'3". » (…)

 

L'antisémitisme à la française :

Edouard Drumont contre « la France juive

 

En France, Edouard Drumont est le premier en date des antisémites de profession qui structure sa doctrine antijuive sur la base de l'opposition manichéenne entre Juifs et Aryens. On sait qu'il s'impose avec la publica­tion, en 1886, du best-seller de l'antisémitisme nationaliste, plébéien et traditionaliste catholique, La France juive (114 éditions en un an!), qui commence par un long développement sur « le Juif», qu'on peut consi­dérer comme une exposition systématique du point de vue raciste sur la « question juive », ou plus exactement le « péril juif33 ». Drumont affirme clairement sa thèse racialiste : « La question religieuse même ne joue qu'un rôle secondaire à côté de la question de race qui prime toutes les autres134. » C'est La France juive qui lance et véhicule aussitôt la vulgate antijuive qui s'est constituée en France depuis le début des années 1880, (p.146) sous le label « antisémitisme135 ». En lui conférant une dimension popu­liste, et en l'autonomisant par rapport à la propagande de l'Église ou aux mobilisations socialistes, Drumont fait de l'antisémitisme un phénomène à la fois politique et culturel où le nationalisme ethno-racial trouve ses premiers outils symboliques et son impulsion initiale. L'historien Paul Airiau remarque justement que « sans Drumont, l'antisémitisme catholique serait vraisemblablement demeuré marginal136 ». Mais Drumont offre éga­lement la première synthèse de tous les courants de la judéophobie de son temps. Notons au passage que La France juive, qu'on peut considérer comme le manifeste, en langue française, de l'antisémitisme politique moderne au sens strict, précède d'une année le Catéchisme des antisémites de l'idéologue vôlkisch Theodor Fritsch, son homologue allemand, lui aussi soucieux d'intégrer dans une doctrine unitaire les diverses thématiques antijuives137.

23:08 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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