26/08/2010

Taguieff (further)

(p.216) En outre, en raison des nombreuses maladies qu'ils transportent avec eux, les Juifs encombrent les hôpitaux français. C'est là un thème ressassé dans la littérature pamphlétaire des années 1930. En 1939, dans Pleins Pouvoirs, Jean Giraudoux dénonce cette «horde (...) que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans nos hôpitaux qu'elle encombre26 ». Aux yeux de Céline, qui semble à cet égard s'être mis à l'école de l'antisémitisme allemand qui, de Dühring à Streicher, varie inlassablement sur le thème, le Juif ne peut vivre qu'en parasite (p.217) destructeur, sur le mode du « virus » ou du « bacille », termes employés en concurrence avec la métaphore polémique du « pou27 ». Assimilé à un germe pathogène ou à un insecte parasitaire, il incarne une formidable puissance d'« infection », terme médical qui vient tout naturellement sous la plume du médecin hygiéniste. Mais Darquier de Pellepoix l'a précédé en la matière, qui écrit en juin 1937 dans son bulletin L'Antijuif : « On ne combat la maladie qu'en s'attaquant au microbe. L'élément de désintégra­tion, l'élément de division, le microbe, c'est le JUIF28. » Céline affec­tionne tout autant la métaphore polémique du « microbe » ou du germe infectieux, et joue à comparer «juif» et « microbe » : « On veut se débar­rasser du juif, ou on ne veut pas s'en débarrasser. (...) Le chirurgien fait-il une distinction entre les bons et les mauvais microbes ? (...). Tout est mystérieux dans le microbe comme tout est mystérieux dans le juif. Un tel microbe si gentil, un tel juif si louable hier, sera demain la rage, la damnation, l'infernal fléau. (...) Saprophytes inoffensifs, juifs inoffensifs, germes semi-virulents, virulents seront demain virulissimes, foudroyants. Ce sont les mêmes juifs, les mêmes microbes, à divers moments de leur histoire, c'est tout29. » Définissant en quelques lignes cette opposition axiologique fondamentale (santé/morbidité), Céline écrit à Milton Hindus le 23 août 1947 : «Je suis païen par mon adoration absolue pour la beauté physique, pour la santé -Je hais la maladie, la pénitence, le morbide - grec à cet égard totalement -J'adule l'enfance saine -je m'en Pâme -je tom­berai facilement éperdument amoureux -je dis amoureux - d'une petite fille de 4 ans en pleine grâce et beauté blonde et santé30. » II ajoute qu'il ressent « l'appel irrésistible de la jeunesse (même l'extrême jeunesse - saine et joyeuse)31 ». La beauté se définit comme l'éclat de la santé alliée à la jeu­nesse. A sa manière, Céline articule l'antisémitisme et le philhellénisme.

 

(p.221) À la fin des années 1870, Wagner se déclare par­tisan d'« interdire les fêtes juives (...) et les prétentieuses synagogues66». Peu après que le démagogue antisémite Adolf Stocker a lancé à Berlin, le 19 septembre 1879, ses attaques contre les Juifs et leur « arrogance », Cosima Wagner note dans son Journal, le 17 octobre : «Je suis en train de lire un très bon discours du pasteur Stocker sur le judaïsme. Richard est partisan d'une expulsion complète. Nous constatons en riant que son article sur les Juifs semble bien avoir été à l'origine de ce combat67. » Dans une lettre adressée le 16 janvier 1881 au nouvel ami français du couple, Gobineau, dont Cosima et Richard lisent les écrits avec passion depuis l'automne 1880, Cosima confie à son correspondant: «Je vois l'Alle­magne comme le monde romain "pourrie d'éléments sémitiques" et tout moniale que je sois, cela me contrarie et je voudrais me démener68. » Ce sentiment d'une invasion ou d'une infiltration juive - ou « sémitique », dans le langage pseudo-savant de l'époque - est partagé par les époux Wagner. Partisan de l'expulsion des Juifs, Wagner se heurte cependant à un obstacle : si en effet, comme il le pense, la «judaïsation » de la vie moderne est accomplie, s'il est vrai que « le Juif est en nous » - ainsi que l'afErmera le wagnérien Chamberlain -, alors il est trop tard pour réagir avec efficacité.

 

(p.222) Wagner peut être considéré comme l'un des grands représentants de l'« antisémitisme révolutionnaire » en Allemagne72.

(…)Wagner a laissé en héritage aux Allemands une vision antijuive parfaitement définie dans une lettre qu'il adressa le 22 novembre 1881 à Louis II de Bavière : «Je tiens la race juive pour l'ennemie-née de la pure humanité et de tout ce qu'il y a de noble en elle. Il est certain, en particulier, que cette race sera notre perte à nous autres Allemands, et je suis peut-être le dernier Allemand qui, comme artiste, aura su tenir tête au judaïsme déjà omnipotent75. »

 

(p.223) Avant même son séjour à Vienne (où il s'installe en février 1908), le jeune Hitler est un adepte du culte wagnérien79. Et, comme on sait, l'apothéose du wagné-risme comme vision esthétique et antisémite du monde aura lieu sous le Troisième Reich80.

Chez les idéologues antisémites allemands de la fin du XIXe siècle, le ' programme de déjudaïsation comporte un volet politique minimal : priver les Juifs de leurs droits civiques. Les plus radicaux proposent l'expulsion de tous les Juifs, non sans laisser entendre, comme l'antisémite antichrétien Dùhring, qu'ils pourraient être éliminés physiquement31. Dùhring affirme en effet que « le massacre et l'extermination » (Ertötung und Ausrottung) sont le seul moyen de détruire le judaïsme (Judentum)82. En 1901, dans la cinquième édition refondue de son livre sur la « question juive », ce socia­liste anti-marxiste exige « l'anéantissement [ Vernichtung] de la nation juive83 ». Il suppose que seules « la terreur et la force brute » peuvent venir à bout des Juifs, ces « étrangers parasites84 ». Dans l'édition posthume du même ouvrage (corrigé en 1920), il affirme en guise de conclusion qu'il « n'y a pas de place sur la Terre pour les Juifs85 ».                                     

Fin mars 1944, avec l'aval du Führer, Alfred Rosenberg rencontre Hans Frank à Cracovie, en vue d'organiser un congrès antijuif inter­national. Parmi les invités, outre les dignitaires et les universitaires nazis (Joachim von Ribbentrop, Joseph Goebbels, Hans F. K. Günther, Walter Gross, etc.), sont pressentis le Grand Mufti de Jérusalem86, Vidkun Quisling, Giovanni Preziosi87, René Martial88, Alexis Carrel, Léon Degrelle, Louis-Ferdinand Céline et John Amery (lequel, identifié comme étant « un quart juif», sera rayé de la liste). À la mi-juin, Hitler décide d'annuler ce congrès, jugé inopportun compte tenu de la situation sur le front89. Mais le raciologue Günther a déjà rédigé sa communication, qu'il a significativement intitulée « L'invasion des Juifs dans la vie culturelle des nations ». À la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une atmosphère apocalyptique, l'antisémitisme culturel dont Richard Wagner a été le pro­phète dès le milieu du XIXe siècle est toujours à l'ordre du jour chez ses héritiers nationaux-socialistes: la hantise de la « judaïsation » (Verjudung) de la culture est restée profondément enracinée dans les mentalités.

 

(p.225) / Le cas Hitler/

 

Dans ses diatribes sur le « parasitisme » culturel des Juifs, Hitler se montre un disciple attentif de Wagner. Il est difficile de ne pas percevoir un écho de ces diatribes hitlériennes dans tel ou tel passage du premier des pamphlets de Céline, Bagatelles pour un mas­sacre : « Le Juif ne s'assimile jamais, il singe, salope et déteste. Il ne peut se livrer qu'à un mimétisme grossier (. .). Le Juif nègre, métissé, dégénéré, en s'efforçant à l'art européen, mutile, massacre et n'ajoute rien104. »

 

(p.250) Haine du genre humain et déicide

Aux origines de la déshumanisation des Juifs

 

Commençons par le premier grand thème judéophobe, présent dans l'Antiquité préchrétienne (en Egypte, en Grèce, à Rome), qui surgit en tant que forme spécifique de xénophobie visant les Juifs : l'accusation de haine pour les autres peuples, donc de xénophobie indistincte ou généralisée, que le christianisme transformera pour l'essentiel en accusation de déicide, impliquant une haine de Dieu qui ne peut être inspirée que par le Diable4. Ennemis des hommes, ennemis de Dieu : c'est sur la base de ces deux représentations qui s'entrecroisent que va s'opérer la déshumanisation polémique du peuple juif. La transformation de l'accusation de peuple xénophobe en celle de « peuple déicide » illustre le passage de l'ordre du préjugé à celui de la construction mythique, centrée sur la diabolisation des Juifs en tant que Juifs, ouvrant sur un monde imaginaire où les Juifs sont réinventés comme des êtres malfaisants à tous égards.

Norman Cohn, à l'instar de Gavin Langmuir, voit dans la diabolisa­tion et la substitution d'un monde chimérique au monde réel le propre de la judéophobie occidentale, et en désigne le christianisme comme le pre­mier moteur et la fabrique originelle5. Ecrire l'histoire de la judéophobie en Occident, c'est dès lors commencer par reconstituer la genèse de la démonologie créée par l'Église dans son combat contre la Synagogue : « À travers tout l'Occident, l'image traditionnelle du Juif a été celle d'un être mystérieux, doté de pouvoirs troublants et sinistres. Cette vue remonte aux premiers siècles de notre ère, à l'époque où l'Église et la Synagogue se disputaient les prosélytes dans le monde hellénistique, et tentaient même de recruter des adeptes l'une chez l'autre. C'est pour pousser les chrétiens judaïsants d'Antioche à une rupture définitive avec la religion mère que saint Jean Chrysostome qualifiait la Synagogue de "temple de démons, (...) caverne des diables, (...) abîme et lieu de perdition", et trai­tait les Juifs d'assassins et destructeurs, possédés par l'esprit malin. (...) De plus, les Juifs furent apparentés avec le personnage redoutable qu'était l'Antéchrist, "le fils de la perdition", dont le règne tyrannique, d'après (p.251) saint Paul et l'Apocalypse, doit précéder le deuxième avènement du Christ6. »

 

(p.251) « Haine du genre humain » : l'accusation de « misoxénie » dans le monde antique

On reste dans l'ordre du préjugé xénophobe lorsque les Juifs sont accusés, comme dans l'Egypte ancienne, de montrer une forte cohésion interne ou une influence abusive, voire un étrange « séparatisme » (amixia) qui, impliqué en réalité par le « mode de vie et de pensée prescrit par la Thorah8 », représente un comportement religieux incompréhensible, à propos duquel on fabule et médit volontiers. C'est le cas lorsque ce mode de stigmatisation apparaît par exemple à Rome en octobre 59 avant J.-C. chez Cicéron (106-43 av. J.-C.) plaidant pro Flacco, en faveur du propréteur d'Asie, Lucius Valerius Flaccus, accusé notamment d'avoir confisqué « l'or juif» envoyé tous les ans au Temple de Jérusalem par les Juifs de sa province. Or les Juifs font partie du nombre des accusateurs, ce qui leur vaut d'être pris à partie sans ménagement par l'avocat Cicéron, qui suppose que tout le monde sait « combien leur troupe est nombreuse, combien ils se tiennent entre eux, combien ils sont puissants dans les assemblées ». C'est là suggérer qu'il est difficile de résister à l'influence des (p.252) Juifs, qui agissent dans les assemblées publiques en tant que « foule » (turbd) formant un groupe de pression. Mais Cicéron présente en outre l'expor­tation de l'or en Asie comme une « superstition barbare » (barbara super-stitio), s'opposant aux valeurs de Rome, donc à la vraie « religion » (religiof. Et le grand orateur de souligner que Flaccus devrait être loué d'avoir su «résister à une superstition barbare (barbame superstitioni resistere) (...), mépriser, dans l'intérêt de la République, cette multitude de Juifs si sou­vent turbulente dans nos assemblées10 ». C'est aussi comme agités et turbu­lents, et à ce titre redoutés, que les Juifs apparaissent à Suétone, au temps de Claude11. D'une façon générale, ainsi que le note Jules Isaac, les Romains reprochent surtout aux Juifs d'être un « peuple séditieux, agité, fanatique », mais en même temps, dans l'Empire romain, après la religion romaine, la seule religion licita, autorisée officiellement, est la religion juive12.

Le thème de la solidarité interne du peuple juif relève de la xéno­phobie antique, sans prendre une dimension mythique, et, à ce titre, il est comparable aux ethnotypes négatifs visant d'autres peuples13. Mais il est parfois jumelé avec l'accusation de haine, qui se prête tout particulière­ment à une mythologisation : la « misanthropie » juive est alors construite comme une haine de groupe, la haine d'un groupe humain particulier contre tous les autres groupes humains14. Et une haine qui singularise ce groupe qui seul la porte en lui et la manifeste. Il importe de remarquer que si le « séparatisme » judaïque relève en partie de constats empiriques, la « haine du genre humain » est le produit d'une inférence à visée mal­veillante. Elle relève de l'intellectualisation des passions dominantes, et représente le premier des grands thèmes d'accusation identifiables dans ce qu'on pourrait appeler, à la suite de Louis H. Feldman, mais en évitant le terme ici impropre d'« antisémitisme », la judéophobie « intellectuelle », distincte de la judéophobie « gouvernementale » et de la judéophobie « populaire15 ». Comme le montre un examen de la littérature hellénis­tique sur la question, le comportement religieux des Juifs, qui est de l'ordre de l'observable, devient, en raison de « l'ignorance absolue des réa­lités du judaïsme16 », un phénomène incompréhensible, sauf à l'attribuer à une hostilité envers tous les peuples qui tiendrait à la nature même des Juifs. C'est ainsi que les médisances et les accusations calomnieuses contre les Juifs vont se multiplier, oscillant entre deux groupes de griefs : d'une part, le « séparatisme » et la misanthropie (plus ou moins confondue avec une xénophobie généralisée) et, d'autre part, l'athéisme, l'impiété et la superstition. En Grèce, au début du Ier siècle avant notre ère, avec le phi­losophe Posidonios d'Apamée (l'un des maîtres de Cicéron) ou le rhéteur Apollonios Molon17, et deux siècles plus tard à Rome, chez Tacite ou Juvénal18, le judaïsme est dénoncé comme une superstitio qu'il est facile d'opposer à la vraie religio 19. Le mépris prévaut chez Juvénal, qui dépeint les Juifs comme des miséreux conduits pour vivre à mendier ou à dire la bonne aventure : « Pour quelque menue monnaie, les Juifs vendent toutes les chimères qu'on voudra2". » La réaction ethnocentrique observable chez les Grecs face aux Juifs résistant à l'hellénisation, on la retrouve également à Rome, comme le note Carlos Lévy : « Le comportement religieux des (p.253) Juifs, leur respect pour la Loi est également confondu avec la crainte excessive et ridicule qui caractérise la superstition. Expression même d'un mépris philosophique, cette assimilation témoigne de la facilité avec laquelle les intellectuels grecs et latins réduisaient aux catégories de leur psycho­logie une conduite qu'ils ne comprenaient pas21. »

À en croire la rumeur qui court dans l'Antiquité préchrétienne, les Juifs seraient mus par la « haine du genre humain » (odium humani generis, formule attestée notamment chez Tacite22), et, en tant que tels, ils seraient identifiables comme des - comme les — ennemis du genre humain. Ce thème se traduit par divers stéréotypes négatifs : les Juifs insociables par nature, étrangers, orgueilleux et méprisants, attachés à leurs « supersti­tions », vivant à part, solidaires entre eux et hostiles à tous les peuples. Soulignons le paradoxe : la judéophobie antique, comme forme spécifique de xénophobie, consiste à accuser les Juifs de xénophobie. Mais cette xénophobie attribuée aux Juifs n'est pas ordinaire : elle est censée faire partie de l'essence du peuple juif3. L essentialisation ouvre la voie à la mythologisation qui sera le propre de l'antijudaïsme chrétien. Ce qu'il faut souligner, c'est que la question religieuse, dans le monde préchrétien, est déjà déterminante. Le grammairien et historien Apion, Grec ou Gréco-Égyptien d'Alexandrie, contemporain de Jésus, de Philon et de l'empereur Tibère qui l'a surnommé « Cymbalum mundi » (quelque chose comme « tam-tam de l'Univers »), est un auteur dont la judéophobie est particu­lièrement virulente, recourant à plusieurs thèmes d'accusation ainsi énu-mérés par Jules Isaac : « L'infamie des origines juives - les Juifs seraient des lépreux chassés d'Egypte ; la perversité d'hommes qui professent — soi-disant d'après les enseignements de Moïse - la haine du genre humain ; la monstruosité d'une religion qui méprise les dieux et s'adonne aux plus honteuses pratiques : adoration d'une tête d'âne en or, meurtre rituel d'un Grec secrètement capturé et engraissé à cet effet24. »

Accusés d'être motivés par une étrange « haine implacable » (hostile odium) à l'endroit de tous les autres peuples, et d'être les seuls dans ce cas, les Juifs peuvent être caractérisés négativement par leur misanthropie (misanthropia), leur exceptionnelle xénophobie ou, pour parler comme Théodore Reinach, leur misoxénie singulière. Pour être précis, il faudrait dissocier l'accusation de xénophobie ou de misoxénie, c'est-à-dire de « haine des étrangers », liée au caractère « national » du peuple juif25, de celle de misanthropie, soit le fait de « haïr tout le monde26 », où l'on ver­rait aujourd'hui l'expression d'un pessimisme anthropologique radical. Mais cette distinction sémantique n'est pas respectée dans la littérature gréco-romaine traitant négativement des Juifs, d'où l'apparition d'une misanthropie paradoxale, car sélective, attribuée aux seuls Juifs. Peter Schafer l'a fort clairement caractérisée, en en soulignant l'importance rhé­torique : « L'accusation de xénophobie, d'asociabilité et de misanthropie dirigée contre les Juifs était une arme très puissante dans le monde gréco-romain. C'est vrai en particulier pour la misanthropie, qui revêtait deux caractéristiques très particulières et très dévastatrices : elle était dirigée contre les Juifs, non point en tant qu'individus, mais d'abord et avant tout en tant que nation ; et elle était entendue non comme une haine de tout

(p.254) le genre humain, incluant leur propre espèce, mais comme une haine du genre humain, à l'exception de leur propre espèce. Dans ce sens, elle est exprimée, pour la première fois, vers 300 avant l'ère chrétienne (...), à l'intérieur du milieu culturel de l'Egypte grecque et marque, évidemment, d'une teinte spécifiquement grecque une tradition originellement égyp­tienne (le récit de l'expulsion)27. »

Cette accusation enveloppe le vieux grief d'auto-ségrégation ou de « séparatisme », dont témoigne le discours tenu devant le roi de Perse Assuérus (identifié à Xerxès Ier) par son ministre Haman, l'ennemi par excellence du peuple juif: « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé, vivant à part parmi les autres peuples ; ces gens ont des lois différentes de celles de tous les peuples et n'observent point les lois du roi. Il n'est pas de l'intérêt du roi de le laisser en repos. Si le roi le trouve bon, qu'on écrive l'ordre de les faire périr28. » II y a là l'un des plus anciens témoignages du reproche fait aux Juifs de refuser l'intégration dans les autres nations. L'accusation moderne d'inassimilabi-lité y trouve sa lointaine origine. Dans le monde hellénistique, la politique d'hellénisation à outrance menée par Antiochus (ou Antiochos) IV Épiphane, « le premier grand persécuteur des Juifs devant l'histoire29 », repré­sente un moment révélateur du surgissement d'une haine assimilatrice qui, au nom de l'impératif de « civilisation », ne cessera de se manifester au cours de l'ère chrétienne. Cet épisode est connu notamment par les Livres des Maccabées et par les écrits de Flavius Josèphe30. On apprend par le I" Livre des Maccabées que « le roi Antiochos publia un édit dans tout son royaume pour que tous ne fissent plus qu'un seul peuple et que chacun abandonnât sa loi particulière31 ». Tacite fera ce commentaire : « Tant que l'Orient fut au pouvoir des Assyriens, des Mèdes et des Perses, les Juifs étaient les plus méprisés des peuples esclaves. Sous la domination des Macédoniens, le roi Antiochus entreprit de détruire leurs superstitions et de leur donner les mœurs grecques pour réformer ce peuple exécrable. Mais la guerre qu'il dut faire aux Parthes interrompit son projet32. » Face à la résistance des Juifs qui refusent de se « paganiser », c'est-à-dire de se « civiliser » en vivant « selon les coutumes des Grecs33 », Antiochus IV ordonne des pillages, des profanations et des massacres. Jules Isaac voit dans cet épisode, qui a lieu en 168 avant l'ère chrétienne, « la première grande persécution religieuse que l'Histoire connaisse, dont le judaïsme se trouva être la victime, et l'hellénisme l'ordonnateur34 ». Il importe de noter que la religion a été la « cause première » du conflit entre Grecs et Judéens, même si elle n'en est pas la seule (la cupidité et le ressentiment, chez Antiochus IV, jouent un rôle non négligeable)35. Dans la perspective d'une anthropologie historique, cette persécution antijuive prend la valeur d'un paradigme : au nom d'une certaine forme d'universalisme naïvement ethnocentrique, liée à l'exercice d'une puissance impériale et à la convic­tion de représenter la « civilisation » face à la « barbarie », une minorité refusant de se « normaliser » peut être la victime de violences sans limites.

(…)

(p.255) En affirmant que les Juifs sont les xénophobes et les misanthropes par excellence, et qu'ils le sont en quelque sorte par nature, thèse d'origine gréco-égyptienne formulée d'une façon paradigmatique par un propagan­diste comme Apion, un certain nombre d'auteurs égyptiens, grecs et latins ont fondé vers le début du IIIe siècle av. J.-C. ce qu'on pourrait appeler la tradition antijuive. Telle est la thèse soutenue avec des arguments convain­cants par Peter Scha'fer : « Si l'accusation de xénophobie-misanthropie est le noyau de F "antisémitisme", on peut faire remonter son émergence dans l'histoire au début du IIIe siècle av. J.-C. (Manéthon et probablement Hécatée) au plus tard, avec certaines racines dans la tradition plus ancienne de l'Egypte37. »

 

(p.256) La récurrence du thème polémique central, celui de la haine xéno­phobe ou de la misoxénie, peut être abondamment illustrée, et par des textes des meilleurs auteurs de l'Europe moderne. Pour Voltaire, par exemple, la haine des Juifs pour le reste de l'humanité, « leur horreur pour le reste des hommes55 », se manifeste de la façon la plus simple par leur refus de manger à la même table que les autres56. Voltaire se montre ici un bon élève de Tacite, dont il faut rappeler le passage célèbre des His­toires concernant les Juifs : « Ils ont entre eux un attachement obstiné, une commisération active, qui contraste avec la haine implacable qu'ils portent au reste des hommes. Jamais ils ne mangent, jamais ils ne couchent avec des étrangers, et cette race, quoique très portée à la débauche, s'abstient de tout commerce avec les femmes étrangères57. » Voltaire, dans la XXVe lettre de ses Lettres philosophiques, publiées en 1734, s'en fait l'écho pour la première fois, avec la virulence qu'il réserve à certains sujets : « [Les Juifs] étaient haïs, non parce qu'ils ne croyaient qu'un Dieu, mais parce qu'ils haïssaient ridiculement les autres nations, parce que c'étaient des barbares qui massacraient sans pitié leurs ennemis vaincus, parce que ce vil peuple, superstitieux, ignorant, privé des arts, privé du commerce, méprisait les peuples les plus policés58. » En 1756, traitant de « l'état des Juifs en Europe » dans son Essai sur les mœurs, Voltaire résume ainsi sa vision globalement négative des Juifs : « Vous êtes frappés de cette haine et de ce mépris que toutes les nations ont toujours eus pour les Juifs : c'est la suite inévitable de leur législation ; il fallait, ou qu'ils subjuguassent tout, ou qu'ils fussent écrasés. Il leur fut ordonné d'avoir les nations en horreur, et de se croire souillés s'ils avaient mangé dans un plat qui eût appartenu à un homme d'une autre loi. Ils appelaient les nations vingt à trente bour­gades, leurs voisines, qu'ils voulaient exterminer, et ils crurent qu'il fallait

 

 

 

23:06 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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