26/08/2010

Taguieff - La judéophobie des Modernes, Des Lumières au Jihad (extraits)

Taguieff Pierre-André, La judéophobie des Modernes, Des Lumières au Jihad Mondial, éd. Odile Jacob, 2008

 

(p.10) Ce qui était au cœur de l'antisémitisme au sens strict du terme, c'était le refus de la présence des Juifs au sein de la nation ; ce qui fonde l'antisionisme radical, c'est le refus de reconnaître aux Juifs le droit de se vouloir une nation, de se constituer en nation. Le Juif est donc passé du statut répulsif de l'Asiatique inquiétant à celui de l'Occidental arrogant, en même temps que, de menace universelle pour toute nation, le peuple juif devenait la nation menaçant la paix universelle. La haine des Juifs va désormais de pair avec la haine de l'Occident - qu'on peut désigner par le néologisme « hespérophobie ». C'est ainsi que la judéophobie et l'hespérophobie se sont entrecroisées.

(p.10)

Pour saisir la nouveauté de la configuration antijuive en cours d'émergence, il faut aussi considérer de près un phénomène géostratégique et culturel qui était imprévisible encore dans les années 1970, avant la révolution khomeyniste en Iran et le lancement du jihad contre l'occupa­tion soviétique en Afghanistan : la guerre déclarée aux « judéo-croisés » par l'islamisme radical, sur la base fantasmatique d'un « complot américano-sioniste » contre l'islam et les musulmans. Cette désignation du «judéo-croisé » en tant qu'ennemi absolu a valeur d'indice : elle met en évidence une transformation décisive de l'image des Juifs dans la mythologie anti­juive contemporaine, dont le champ de diffusion, loin de se réduire à celui de l'islamisme jihadiste, ne cesse de s'élargir par les effets conjugués de la contestation « altermondialiste » et d'une nouvelle vague de tiers-mondisme centré sur un antiaméricanisme diabolisateur. L'islamisation de la cause palestinienne et de la lutte « antisioniste », dont témoigne la créa­tion du Hamas à la fin des années 1980, s'est intégrée dans la vision jiha­diste du combat mondial contre les Juifs et les « Croisés ». C'est dans le cadre de cette nouvelle configuration que l'amalgame polémique « judéo-croisés » prend tout son sens. L'occidentalisation des Juifs a atteint son intensité polémique maximale dans leur américanisation, laquelle constitue aujourd'hui le plus puissant mode de délégitimation idéologico-politique. Cette transformation de la cible ou de la figure de l'ennemi absolu a pro­duit une transformation de l'antisionisme radical, pour marquer l'appari­tion d'un nouveau régime de judéophobie, qu'on peut qualifier de « post­antisémite ». Ces représentations se sont banalisées en s'intégrant dans le nouveau système des injures politiques : pour disqualifier l'homme poli­tique nommé X, on va le traiter de « X l'Américain », « X l'Israélien » ou « X le sioniste ». Ce livre a d'abord pour objet d'explorer cette nouvelle configuration antijuive centrée sur la hantise de « l'alliance américano-sioniste », d'en identifier les principaux éléments, d'en analyser les condi­tions d'émergence et d'en évaluer la capacité de diffusion, pour l'inscrire à sa place dans la longue histoire non linéaire des formes de judéophobie.

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Une transformation des stéréotypes négatifs accompagne la sécularisation de la haine antijuive : on passe du Juif usurier (Shylock) au Juif financier (Rothschild). Les antijuifs modernes peuvent alors dénoncer la menace qui, incarnée par la « nation juive », est censée peser sur tous les peuples : une double menace d'exploitation et de domination. Pour être accepta­bles, les Juifs doivent cesser d'être juifs.

En deuxième lieu, le processus de « biologisation » et plus précisé­ment de « racialisation » du discours antijuif, impliquant la substitution d'une légitimation scientifique à la traditionnelle légitimation religieuse portée par le christianisme. C'est ainsi que s'est constitué dans nombre de nations européennes, des années 1850 aux années 1870, l'antisémitisme stricto sensu, sur la base de la « doctrine des races » qui, après une période marquée par la référence à l'anthropologie physique, s'est reconfigurée en s'intégrant dans l'idéologie évolutionniste ou, plus exactement, dans l'idéologie scientifique devenue dominante au cours du dernier tiers du XIXe siècle, l'évolutionnisme social, couramment - et incorrectement -appelé « darwinisme social ». À la thèse de l'inégalité des races, qui formait le noyau de la vision racialiste du monde, s'ajoute la thèse, propre à l'évo­lutionnisme social/racial, selon laquelle la lutte des races est le moteur de l'Histoire. La lutte des races va en fait se réduire, dans l'espace culturel européen, à la guerre entre « Sémites » et « Aryens ». Raciologiquement traitée, la « question juive » a désormais pour contenu l'ensemble des pro­blèmes suscités par l'existence, dans les pays européens, d'une « race » posée à la fois comme inférieure et nuisible, ou parasitaire, en lutte pour sa survie par tous les moyens. La racialisation du Juif implique autant son infériorisation, exprimée par divers amalgames polémiques (le Juif « négroïde » ou « asiate »), que sa pathologisation (le Juif-bacille) ou sa cri-minalisation (le Juif « criminel héréditaire »). Mais surtout, la vision raciste du Juif consiste à le définir comme irrémédiablement étranger aux « races de l'Europe ». Le Juif est érigé en étranger absolu et par nature. Dès lors, ni l'abandon du judaïsme, ni la conversion au christianisme, ni l'accès à la citoyenneté nationale ne sauraient transformer sa nature. Si les théoriciens de l'antisémitisme se réclament d'une façon militante du matérialisme « scientifique » ou du positivisme, leurs écrits alimentent, dès les années 1879-1881 en Allemagne, de puissants mouvements nationalistes s'appuyant sur un dispositif de propagande bien défini, qui sloganise à la fois la peur de l'invasion et la hantise de la souillure. En mélangeant pré­tentions scientifiques et intellectualisation des passions xénophobes cen­trées sur la présence en Europe de la prétendue « race juive » comme un « corps étranger » menaçant de ruiner les nations d'accueil, l'antisémitisme devient un programme politique au cours des vingt dernières années du XIXe siècle. Dans la perspective du nationalisme fondé sur le racisme, les solutions de la « question juive » se réduisent à deux : l'expulsion totale et l'extermination physique.

En troisième lieu, la lente constitution, à partir de la période post­révolutionnaire, d'une vision conspirationniste de la marche de l'Histoire, (p.12) dont le moteur supposé serait le « complot judéo-maçonnique », premier modèle d'une série de complots permettant de construire le Juif comme figure de l'ennemi absolu, d'autant plus dangereux qu'il est censé être invisible. Dans le conspirationnisme antijuif, c'est la diabolisation qui pré­vaut. On trouve, dans l'expression polémique « le péril juif», devenue slogan à la fin du XIXe siècle, une synthèse de toutes ces « raisons » de se sentir menacé par les Juifs.

On trouvera enfin, dans le présent ouvrage, une tentative de réduire l'ensemble bariolé des représentations négatives et des thèmes d'accusation visant les Juifs, accumulés depuis le monde antique (Egypte, Grèce, Rome), à un petit nombre de récits, qu'on peut concevoir comme des mythes. Il s'agit de mythes répulsifs concernant le peuple juif essentialisé et, partant, déshistoricisé (« le Juif»), de récits d'accusation permettant de déshumaniser les Juifs de diverses façons : animalisation, démonisation, pathologisation et criminalisation. Étudiés dans leur mode de formation et dans leurs multiples fonctionnements, ces mythes antijuifs sont au nombre de six, que nous analyserons successivement : « haine du genre humain » (ou xénophobie généralisée1) ; déicide ; meurtre et cannibalisme rituels ; usure et domination financière ; complot mondial ; racisme.

Ce livre se propose donc d'offrir à la fois les résultats d'une recherche conduite depuis plusieurs années sur les formes modernes et contempo­raines de la judéophobie, sur leurs origines et leurs évolutions, une discus­sion critique des travaux sur les mythes et les croyances judéophobes, pri­vilégiant autant les phénomènes de récurrence des récits d'accusation que leurs métamorphoses, un diagnostic de la dynamique actuelle de la judéo-phobie dans le monde, liée à la diffusion de l'antisionisme radical, et une analyse aussi distanciée que possible de la situation de l'Europe face à la vague antijuive nourrie par la propagande islamiste, où le cas français constitue un exemple privilégié.

 

 

Le sens d’un amalgame : « américano-sionisme »

 

(p.15) Les trois grands processus de la " modernisation occidentale, la sécularisation, la rationalisation et l'indivi­dualisation, se heurtent partout dans le monde soit à de fortes résistances, soit à une totale indifférence. Ce sont les États-Unis qui constituent la cible principale de ce discours anti-occidental, à l'intérieur et à l'extérieur du monde occidental : l'antiaméricanisme est le principal vecteur de la haine de l'Occident2. Encore faut-il préciser que l'objet de la haine est ici l'Occident moderne, c'est-à-dire, aux yeux d'un penseur radicalement antimoderne comme René Guenon, la seule civilisation qui soit dépourvue d'une « base traditionnelle3 », la seule qui ait rompu avec ses propres traditions pour « ne rien envisager en dehors du domaine scienti­fique et rationnel4 » et réduire les fins dernières à l'objectif de la maîtrise croissante de la nature par la science et la technique, condition d'une « supériorité matérielle » incontestable5, à vrai dire étroitement liée au capitalisme. C'est de l'Occident moderne que l'Amérique est le visage à la fois détesté et jalousé par ses ennemis. Mais l'antiaméricanisme ne fonc­tionne pas seul. Depuis environ un demi-siècle, il fait couple avec ce qu'il est convenu d'appeler confusément l'« antisionisme », au sein d'une seule et même vision polémique du monde, dont l'idéologie soviétique aura constitué le modèle, aujourd'hui oublié, recouvert par ses multiples imita­tions et réminiscences6. L'expression « antisionisme » est en effet équi­voque, dans la mesure où la question n'est pas de contester le « sionisme », ni de critiquer la politique de tel ou tel gouvernement israélien : elle est de définir les moyens permettant d'éradiquer l'État d'Israël, objectif final de l'« antisionisme » au sens fort du terme. C'est pourquoi, afin d'éviter de nourrir l'ambiguïté, j'emploierai l'expression « antisionisme radical » ou « absolu » pour désigner ce programme d'éradication

 

 

CHAPITRE 1  L'islamisme et ses ennemis Juifs et « Croisés »

 

(p.17) La représentation du « sionisme » la plus répandue dans le monde arabo-musulman apparaît dans un manuel scolaire saoudien sous la formu­lation suivante : « Le sionisme (...) constitue l'appareil exécutif officiel du judaïsme mondial1. » Si le « sionisme » est le bras armé du «judaïsme mon­dial », alors ce dernier peut être imaginé comme une organisation d'exten­sion planétaire dont l'idéologie est celle qui oriente les pratiques « sio­nistes ». Or le « sionisme », précise un autre manuel scolaire saoudien, est « un phénomène de nationalisme raciste et agressif qui prend le caractère du colonialisme européen, lequel est [un type] d'impérialisme occidental2 ». Ainsi défini, le « sionisme » n'est guère qu'une manifestation historique de la nature transhistorique des Juifs : « Les Juifs sont la méchanceté dans son essence même3. »

Dans la vulgate anti-occidentale devenue planétaire, l'antiamérica-nisme est inséparable de l'antisionisme radical, composante principale de la nouvelle vision judéophobe qui s'est constituée durant le dernier demi-siècle. Cette vulgate est l'héritière de l'utopie révolutionnaire, dont elle constitue la plus récente figure historique, succédant au communisme sta­linien. Elle lui doit son vocabulaire mimmaliste, ses clichés et ses slogans. En Europe, ces deux visions polémiques jumelles, l'antiaméricanisme et l'antisionisme radical, sont dotées d'une haute respectabilité idéologico-politique tout en faisant l'objet de théorisations qui occupent une bonne partie du temps de travail des journalistes, des essayistes et des spécialistes de sciences sociales. L'intellectualisation de ces passions politiques domi­nantes semble aller de pair avec leur forte acceptabilité culturelle4. Mais on peut en outre leur reconnaître une dimension fonctionnelle, dans le cadre du processus de construction imaginaire de l'identité européenne. Le poli­tologue américain Andrei Markovits formule cette hypothèse : « Personne ne sait ce que veut dire être européen. On ne voit pas très bien ce qu'un Grec et un Suédois ont de commun. Mais ce qui est important, c'est qu'ils ont en commun de ne pas être américains. Aucune identité ne s'est jamais construite sans une contre-identité forte. L'antiaméricanisme permet aux Européens de se fabriquer une identité jusque-là inexistante mais indispen­sable si l'on veut que le projet européen aboutisse5. » L'antisionisme et l'antiaméricanisme, positions qu'on trouve distribuées dans tout le spectre idéologico-politique (du centre aux extrêmes), permettent donc aux Européens de se fabriquer polémiquement une identité collective. C'est pourquoi il est vain de s'y opposer par des discours moralisants. Face à un tel mixte d'intérêts et de passions, la seule arme efficace est un autre mixte d'intérêts et de passions, qui ne peut se fonder que sur la défense de l'unité

(p.18) et de l'identité de l'Occident, face à ceux qui le désignent en tant qu'ennemi. Comme le rappelait naguère Levinas après bien d'autres pen­seurs, « Occident signifie liberté de l'esprit6 ». Mais la liberté de l'esprit n'est pas un fait social, un phénomène sociologiquement observable. Elle n'a rien d'une donnée élémentaire de l'existence occidentale. Elle cons­titue un appel et représente une tâche. L'identité occidentale peut se réduire à cet idéal. Lui seul vaut qu'on le défende à tout prix.

 

(p.18) Cette synthèse qu'est l'islamisme articule l'utopisme messianique des mouvements révolutionnaires, (p.19) qu'incarnent des leaders charismatiques, avec le culte de la tradition préa-lablement idéologisée11 et l'exaltation d'un passé héroïque tout imaginaire, pour faire surgir un nouveau totalitarisme. Dans les années 1960, le poli­tologue américain Manfred Halpern décrivait déjà ce qu'il appelait les « mouvements totalitaires néo-islamiques12 ». Après la Révolution isla­mique en Iran, un certain nombre de spécialistes ont analysé dans une perspective comparative le totalitarisme nazi et le nouveau totalitarisme qu'est l'islamisme, en tant que mouvement, idéologie et régime13. Outre les analogies fonctionnelles qui peuvent être relevées, on peut s'attacher à l'analyse historique des filiations idéologiques entre l'antisémitisme national-socialiste et la judéophobie des théoriciens islamistes comme des différents courants du national-islamisme, qui ont fabriqué à la fois l'idéo­logie jihadiste et l'antisionisme radical contemporains14. Dans une autre perspective, l'islamisme a été suggestivement caractérisé comme un « tra­ditionalisme révolutionnaire15 », oxymore s'il en est, puisque combinant l'autorité traditionnelle et le pouvoir charismatique, l'idéal de stabilité fondé sur le double principe de l'hérédité et de l'héritage et la propension au changement perpétuel ou à l'accomplissement des fins dernières. Encore faut-il ne pas négliger une dimension fondamentale des totalitarismes du XXe siècle, qu'on retrouve dans l'islamisme radical : la définition et la mise en œuvre d'un programme de « purification » du genre humain. Les terri­bles purificateurs, bolcheviks, nazis ou islamistes, conçoivent leur combat comme un travail infini d'épuration et de nettoyage, visant à éliminer les éléments jugés « nuisibles », « criminels », « impurs » ou « impies »16.

(…)

Comme l'a montré Gilles Kepel, dans la doctrine des Frères musulmans, telle qu'elle a été présentée notamment dans le mensuel égyptien Al-Da'wa (1976-1981) (p.20) qui s'adressait à un large public2", les nombreux ennemis de l'islam peuvent être ramenés à quatre types principaux, chacun incarnant un principe du mal : la « juiverie », la « Croisade » (recouvrant approximativement l'Occident chrétien « impérialiste »), le « commu­nisme » et la « laïcité ». Mais l'ennemi principal est la « juiverie » ou le Juif (yahud), figure diabolique qu'il faut combattre sans merci, comme le montre un article intitulé « Les Juifs », paru dans le supplément pour enfants du magazine islamiste en octobre 1980 : « Frère lionceau musulman ! T'es-tu déjà un jour demandé pourquoi Dieu a maudit les Juifs dans Son Livre (...) ? (...) Qu'un homme mente et soit dans l'erreur, passe, mais qu'un peuple édifie sa société sur le mensonge, voilà en quoi se sont spécialisés les seuls fils d'Israël ! (...) Tels sont les Juifs, mon Frère lionceau musulman, tes ennemis et les ennemis de Dieu (...). Telle est leur disposition naturelle, la doctrine corrompue dont ils sont familiers (...). Ils n'ont jamais cessé de comploter contre leur principal ennemi, les Musulmans. Dans l'un de leurs livres [les Protocoles des Sages de Sion], ils disent : "Nous les Juifs, nous sommes les maîtres du monde, ses corrup­teurs, ceux qui fomentent les séditions, ses bourreaux !" Ils ne t'aiment pas, toi, lionceau musulman, toi qui révères Dieu, l'islam, et le prophète Mahomet (...). Lionceau musulman, anéantis leur existence, à ceux qui veulent assujettir l'humanité entière pour la faire servir leurs desseins sataniques21. »

(…)

Encore faut-il ne pas oublier les régimes despotiques qui se réclament d'une manière ou d'une autre de l'islam, en instrumentalisant systémati­quement les passions religieuses ainsi que les réflexes xénophobes. Reve­nant sur les travaux préparatoires dans lesquels il s'était engagé en vue de rédiger son roman, Le Village de l'Allemand, paru en janvier 200824, le grand romancier algérien Boualem Sansal, lui-même victime du « régime national-islamiste » algérien et témoin scrupuleux de la montée en puis­sance de l'islamisme, esquisse avec rigueur une comparaison entre le régime nazi et les dictatures islarno-nationalistes contemporaines, où l'on (p.21) retrouve bien des traits classiques du totalitarisme hitlérien : « En avançant dans mes recherches sur l'Allemagne nazie et la Shoah, j'avais de plus en plus le sentiment d'une similitude entre le nazisme et l'ordre qui prévaut en Algérie et dans beaucoup de pays musulmans et arabes. On retrouve les mêmes ingrédients et on sait combien ils sont puissants. (...) Les ingré­dients sont les mêmes ici et là : parti unique, militarisation du pays, lavage de cerveau, falsification de l'histoire, exaltation de la race, vision mani­chéenne du monde, tendance à la victimisation, affirmation constante de l'existence d'un complot contre la nation (Israël, l'Amérique et la France sont tour à tour sollicités par le pouvoir algérien quand il est aux abois, et parfois, le voisin marocain), xénophobie, racisme et antisémitisme érigés en dogmes, culte du héros et du martyr, glorification du Guide suprême, omniprésence de la police et de ses indics, discours enflammés, organisa­tions de masses disciplinées, grands rassemblements, matraquage religieux, propagande incessante, généralisation d'une langue de bois mortelle pour la pensée, projets pharaoniques qui exaltent le sentiment de puissance (exemple : la troisième plus grande mosquée du monde que Bouteflika va construire à Alger alors que le pays compte déjà plus de minarets que d'écoles), agression verbale contre les autres pays à propos de tout et de rien, vieux mythes remis à la mode du jour... Fortes de cela, les dictatures des pays arabes et musulmans se tiennent bien et ne font que forcir25. »

libre, le démocrate, l'homosexuel, etc.

 

(p.25) Illustrons notre propos par les activités de propagande d'un person­nage désormais bien connu, Roger Garaudy (né en 1913), intellectuel engagé qui n'a cessé de mettre son statut de « philosophe » au service de causes totalitaires, du communisme à l'islam politique « révolutionnaire », et marie désormais la judéophobie à l'hespérophobie47. Garaudy donc, retrouvant les accents tiers-mondistes de sa période stalinienne, dans un long pamphlet intitulé Le Terrorisme occidental, se félicite de ce que les (p.26) États-Unis rencontrent « de plus en plus de résistance (...) dans leur entre­prise de "mondialisation", c'est-à-dire de colonisation étendue à l'échelle mondiale et au profit d'un seul colonialiste48. » Marginalisé en France depuis la parution de son pamphlet négationniste, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, à la fin de 199549, l'ex-stalinien converti à l'islam est désormais fêté comme un maître à penser dans le monde musulman, qu'il a largement initié aux formules élémentaires du négationnisme5". Il y incarne l'intellectuel occidental parfait pour les ennemis de l'Occident se réclamant de l'islam : outre sa conversion montrant qu'il a choisi « la reli­gion naturelle de l'homme51 », il fait profession de dénoncer les États-Unis et Israël, et offre à ceux qui veulent détruire Israël un semblant d'arme absolue, la réduction du génocide nazi des Juifs d'Europe à un « mensonge de propagande »  qui  aurait notamment légitimé la  création de l'État d'Israël.   Lorsque   le   dangereux   illuminé   qu'est   le   président   iranien Mahmoud Ahmadinejad dénonce le « mythe du massacre des Juifs52 » et en conclut que l'État d'Israël, n'ayant pas « droit à l'existence53 », doit être « rayé  de la  surface  de la  terre »  - selon l'expression  de l'ayatollah Ruhollah Khomeyni54 -, il se montre bon disciple de Garaudy.

Les plus radicaux des ennemis de l'occidentalisation ou, si l'on pré­fère, de l'« occidentalisme », idéologues islamistes ou, en France tout particulièrement5-^, théoriciens du néo-tiers-mondisme - qu'ils soient pro­ches des milieux « altermondialistes » ou des néo-communistes, ou qu'ils appartiennent à la mouvance « Nouvelle droite56 » -, imaginent l'occiden­talisation comme une américanisation. Il faut ici souligner le fait que la France, alors qu'elle n'a jamais été en guerre avec les Etats-Unis, est peut-être le pays occidental où « l'antiaméricanisme a été, et demeure, le plus vif», comme l'a noté Michel Winock57. Une étude portant sur les manuels scolaires français des années 2000 montre qu'ils diffusent massive­ment les éléments d'une vision du monde antiaméricaine, par laquelle tous les malheurs du monde sont attribués aux agissements criminels, « impéria­listes » ou simplement irresponsables de la « puissance américaine58 ». Opi­nion dominante d'hier et d'aujourd'hui, l'antiaméricanisme risque ainsi d'être « la "bien-pensance" de demain59 ». Il faut s'interroger sur un autre paradoxe tragique. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la puissance hégémonique est incarnée par une société qui défend la liberté, c'est-à-dire qui se soucie du respect et de la protection des droits indivi­duels. Or c'est précisément cette société, la nation américaine, qui fait l'objet d'une haine universelle, et donne une figure à l'objet de la haine.

 

(p.29) En novembre 2004, Chavez a rencontré en Iran • Ahmadinejad, lorsque ce dernier était maire de Téhéran. Après l'arrivée au pouvoir, en juin 2005, du démagogue islamiste, Chavez a été l'un des premiers chefs d'État à le soutenir. Le fait que Ahmadinejad ait appelé à la destruction de l'État d'Israël (« rayer Israël de la carte78 ») tout en dénonçant « le mythe de l'Holocauste » n'a nullement gêné le chef national-populiste vénézuélien79. En 2006 et 2007, les deux présidents ont pris des positions communes sur un certain nombre d'enjeux géopolitiques. Nombreux sont les intellectuels occidentaux d'extrême gauche qui se montrent fascinés par le président Hugo Chavez, militaire putschiste et démagogue autoritaire, ami de Saddam Hussein et de Fidel Castro, ses modèles historiques, et ses maîtres en matière de rhétorique antiaméricaine. Ces intellectuels saisis par la haine de soi répètent à l'envi le slogan du « déclin de l'Amérique », mécaniquement lancé toutes les fois que les États-Unis traversent une crise, alors même qu'une analyse froide des faits montre le dynamisme incomparable des États-Unis dans la plupart des domaines, de l'économie à la recherche scientifique, et que les experts les plus autorisés, tel Bruno Tertrais, pensent « qu'aucun pays ne sera en mesure de contester la pré­éminence américaine avant plusieurs décennies80 ». Au discours « anti­impérialiste » de la « résistance » à « l'oppression » s'ajoute, dans la rhéto­rique tiers-mondiste du président-démagogue, l'utopie communiste des « lendemains qui chantent », après la « libération ». En visite à Damas, chez son « ami » le dictateur Bachar al-Assad, Chavez a déclaré le 30 août 2006 que le Venezuela et la Syrie allaient « construire un nouveau monde libéré de la domination américaine ». Vision enthousiasmante de l'avenir aux yeux des intellectuels, d'extrême gauche et d'extrême droite, fermement décidés à « résister » à « l'empire américain », en faisant tout pour préci­piter sa « chute », jugée fatale par un certain nombre d'intellectuels-prophètes. Le citoyen français Dieudonné M'Bala M'Bala, connu pour sa dénonciation litanique de « l'axe américano-sioniste81 », a également ren­contré le président Chavez à Damas, le 30 août 2006, occasion d'« échanger leur émotion face aux destructions opérées par Tsahal au Liban ». Au cours de l'été 2007, la coopération nucléaire secrète entre la Syrie et la Corée du Nord a été rendue publique82. Elle s'ajoute à l'aide militaire fournie par l'Iran, dont bénéficie également le Hezbollah libanais.

 

23:54 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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